Mea Culpa …

P. Carrère

Mai 1951

Devant la disparition graduelle du poisson, je parle particulièrement du poisson de surface : truites, vandoises, chevesnes, etc. …, le monde pêcheur s’inquiète. On voudrait des moyens pour remédier au désastre. On cherche, en étudie les causes diverses du dépeuplement de nos rivières : les supprimer serait aussi supprimer le mal.

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En dehors des causes dues au progrès : nombre croissant des pêcheurs, méthodes, matériel nouveau chaque jour plus perfectionné, goût du plein air se développant, braconnage sérieux ou anodin, ou jugé comme tel, n’y a-t-il pas aussi des causes naturelles peut-être inéluctables de ce dépeuplement ?

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Les boîtes d'alevinage Vibert

Delaprade,

Novembre 1950.

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Mon dernier article sur les boîtes Vibert a provoqué de la part des lecteurs un certain nombre de demandes de précisions émanant surtout de présidents de sociétés de pêche désireux d’essayer cette méthode d’alevinage dont on parle beaucoup dans la presse halieutique.

Je crois donc devoir revenir sur cette question qui présente un grand intérêt puisqu’il s’agit ni plus ni moins que du maintien de la richesse piscicole des cours d’eau à truites.

Il est bien évident qu’en raison du grand nombre de pêcheurs la fraie naturelle ne suffit plus à maintenir une population piscicole normale dans les rivières à truites, sauf, peut-être, dans les rivières normandes où les parcours particuliers, soigneusement gardés, sont des réserves précieuses.

Pendant ces vacances, j’ai surtout vu pêcher dans les gaves pyrénéens et j’ai pu me rendre compte que, pratiquement, jamais une truite, non pas de 22 centimètres, mais même de 18 ou de 16 centimètres, n’était remise à l’eau. Or, à 16 centimètres, même dans des cours d’eau de montagne au fond granitique, où la croissance est faible, la truite mâle est peut-être allée l’hiver précédent sur la frayère, mais la truite femelle est strictement immature et n’a pas reproduit une seule fois.

Quant aux conséquences, point n’est besoin d’être un grand aménagiste piscicole pour les deviner, et depuis bien longtemps, et même avant Colbert, auteur de l’ordonnance de 1669 sur les Eaux et Forêts, le législateur avait émis en principe que nul poisson ne devait être péché s’il n’avait au moins frayé une fois. Comme, d’autre part la truite femelle ne pond environ que 1.500 œufs par kilogramme de son poids, alors que la carpe et les autres poissons blancs atteignent facilement 100.000, 200.000 et même 300.000 œufs par kilogramme de leur poids, il est bien évident que nous allons rapidement vers le dépeuplement de nos rivières à salmonidés.

D’autre part, la truite est en butte à de nombreux ennemis. Citons rapidement : la non-destruction des anguilles, grandes dévoreuses de frai, la sécheresse, le braconnage, d’autant plus qu’il faut tenir compte que la truite femelle de trois ans, à sa première ponte, ne pond que des œufs de mauvaise qualité qu’en pisciculture on trouve normal de déprécier d’environ 30 p. 100.

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L’alevinage est donc, je le répète, une pratique indispensable à l’heure actuelle. Malheureusement, les déversements d’alevins portent trop souvent sur de petits poissons sous-alimentés. D’autre part, la société qui reçoit 5.000 ou 10.000 alevins en confie le déversement à des gens inexpérimentés qui déversent leurs bidons dans les rivières sans tenir compte des prescriptions qui leur sont données relativement à l’égalisation de la température et à tous les principes qu’a si bien décrits le professeur Léger dans son petit ouvrage si pratique et si clair sur la pratique rationnelle de la petite salmoniculture et sur les déversements d’alevins.

La méthode Vibert supprime la plupart de ces inconvénients. Elle est d’abord moins coûteuse, car on achète des œufs au lieu d’acheter des alevins de quatre ou cinq mois, alevins qui sont à la merci, dans les bassins de pisciculture, de nombreux parasites et d’épidémies et qui, déversés en rivière, mettent un certain temps à acquérir les réflexes de la vie libre. De plus, on ne risque pas, avec cette méthode, de voir des quantités d’alevins achetés à grands frais souffrir du déversement effectué par des incapables.

Une seule opération est nécessaire pour la mise en place des boîtes Vibert, j’en indiquais le principe dans ma dernière chronique. Étant donné l’engouement soulevé par cette méthode dont je suis le premier à reconnaître tous les mérites, je crains que le zèle des néophytes et la mise en place par des gens inexpérimentés ne provoquent un certain nombre d’échecs ; ces gens seront ensuite les premiers à critiquer une méthode qui, je le répète, huit fois sur dix, donne d’excellents résultats.

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Tout d’abord, dans quel cas ne faut-il pas employer la méthode Vibert ?

1° Les rivières à fond de sable doivent être éliminées ; c’est le cas, par exemple, de certains cours d’eau des Landes et de la Gironde, qui ont des eaux suffisamment fraîches pour permettre la vie à des truites, mais où l’absence de graviers empêche la fraie naturelle ;

2° Les rivières à fond lent et vaseux, telles que certaines rivières normandes, où toutefois les boîtes Vibert pourront être placées dans les parties rapides et caillouteuses que l’on peut trouver en aval des barrages et des piliers de ponts ;

3° Les fonds de rivières qui se trouvent en aval de sablières ou de carrières lavant les matériaux.

Dans tous les autres cas de rivières à truites normales, comportant des courants rapides et un fond de cailloux, la méthode Vibert doit normalement donner de meilleurs résultats que les déversements d’alevins, et à moindres frais.

Le président de société de pêche qui aura passé commande de ces boîtes chargées d’œufs devra, avec quelques volontaires, reconnaître au préalable les emplacements de la rivière où il immergera ses boîtes. Il recherchera, comme nous l’avons déjà dit, une rivière à courant rapide avec fond de cailloux de taille comprise entre 3 et 10 centimètres. J’ai déjà précédemment indiqué l’intérêt qu’il y avait, lorsque le courant n’était pas assez fort, à provoquer une veine liquide à courant rapide par la mise en place de deux cailloux. Je précise que la boîte de 1.000 œufs est à peine plus grosse qu’une grosse boîte de Gitanes.

La reconnaissance étant faite, il y a lieu de distribuer les boîtes aux volontaires à raison de cinq à dix boîtes au maximum par personne ; un homme seul suffit à les placer, qu’on munit d’une musette humide contenant les boîtes et d’une binette ou d’une fourche de jardinier ; s’ils opèrent soigneusement, il faut bien compter dix à quinze minutes pour mettre en place une boîte dans de bonnes conditions.

Deux dernières précisions : dans le cas de lacs à truites de montagne, j’ai essayé cette année de placer des boîtes Vibert sous les cailloux de la rive d’un lac, pensant que le batillage serait suffisant pour entraîner le développement des œufs : j’ai eu un échec quasi total. Au contraire, j’ai eu un succès de 90 à 95 p. 100 en les plaçant à un émissaire ou à un affluent du lac et partout où un courant vif permettait l’apport d’oxygène nécessaire.

D’autre part, un de mes lecteurs m’a demandé s’il pouvait utiliser les boîtes Vibert en pisciculture. Je ne puis que le lui déconseiller, à l’heure actuelle. Des expériences vont être faites l’hiver prochain à ce sujet et il y a lieu d’attendre. Les résultats qui seront obtenus au cours de l’hiver prochain par la campagne d’alevinage donneront, à mon avis, des conclusions favorables et une certaine proportion d’échecs dont il faudra chercher les raisons, qui, neuf fois sur dix, seront celles que j’ai déjà exprimées plus haut, c’est-à-dire l’emploi dans des rivières ou des fonds de rivières à fond sableux, vaseux ou pollué.

Il faudra sans doute deux ou trois ans avant que les membres des sociétés de pêche soient bien au courant de l’emploi de ces boîtes, mais je suis persuadé que c’est là la formule de l’avenir pour nos rivières à truites.

Crédit photo: http://www.boite-vibert.com/index.html

Repeuplement des rivières à salmonidés

Delaprade

Juillet 1950

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Dans une précédente chronique, j’avais présenté les vastes possibilités offertes pour le repeuplement des rivières à salmonidés par la récente découverte de l’inspecteur des Eaux et Forêts Vibert d’une boîte et d’une méthode simple et pratique qui a fait l’objet, en 1949, d’une communication à l’Académie d’Agriculture.

Cette boîte d’alevinage, dite « boîte Vibert », va sortir en série pour la prochaine saison hivernale. Le principe de la méthode m’avait fort séduit et j’avais demandé à son auteur un certain nombre de ces boîtes pour vérifier moi-même les résultats obtenus. Un peu partout, des présidents de sociétés et de fédérations de pêche ont également procédé à de tels essais ce printemps. En ce qui me concerne, j’ai obtenu des résultats probants et je n’hésite pas à recommander l’utilisation de la boîte Vibert, qui, mise entre les mains de pêcheurs soigneux et connaissant le mode d’emploi, peut donner, dans la majorité des cas, des résultats meilleurs que les déversements d’alevins ; comme en toute chose, il ne faut pas être absolu et, dans certains cas, l’alevinage restera préférable, mais il est certain que, huit ou neuf fois sur dix, la boîte Vibert donnera de meilleurs résultats.

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Je ne reviens pas sur la description de cette boîte, mais j’insiste sur les détails de sa pose, détails qui ont la plus grande importance pour la réussite, car, dans les quelques échecs enregistrés au cours de la campagne de cette année, il y a toujours eu faute grossière dans la pose. Il est bon également de revenir sur quelques notions sommaires et de rectifier certaines erreurs.

Des expériences anglaises, mais surtout américaines, ont montré, ces dix dernières années, que les alevins de salmonidés issus de la reproduction naturelle, c’est-à-dire enfouis l’hiver par les géniteurs sous les graviers, avaient, en moyenne, un taux de survie au bout d’un an quatre fois plus élevé que celui des alevins provenant de pisciculture ; autrement dit, pour faire des truitelles, il faut quatre fois plus d’alevins de pisciculture que d’alevins de production naturelle, ce qui se comprend aisément, la rivière étant une jungle où l’alevin civilisé est beaucoup moins adapté à la lutte pour la vie que l’alevin né sur place.

Pourquoi, dès lors, déverser, des alevins de pisciculture ? Tout d’abord, pour compenser le déficit des géniteurs dû à la multiplication du nombre des pêcheurs ; ensuite et surtout, parce que si la nature laissée à elle-même réussit mieux sa reproduction que le meilleur des pisciculteurs, les frayères, c’est-à-dire les bancs de cailloux et de graviers parcourus par un courant rapide, sont, par le fait de la civilisation, de plus en plus rendues stériles par l’envasement et l’ensablement, dont l’origine se trouve dans les travaux de l’homme, dans l’extension des cultures et surtout dans le déboisement des montagnes. Ceci pose la question de l’aménagement et de l’amélioration des rivières à salmonidés et de leur maintien en bon état de production par des travaux simples, question que nous examinerons plus tard et qui constitue certainement le problème primordial qui se pose pour les pêcheurs de salmonidés. Mais revenons à l’emploi de nos boîtes Vibert.

Des nombreuses expériences faites par l’auteur, de celles qui ont été faites par diverses personnes et de celles que j’ai opérées moi-même, on peut tirer les conclusions suivantes :

Les œufs, mis au nombre d’un millier dans une boîte de 150 centimètres cubes environ, sont placés dans des conditions presque naturelles, les œufs frayés dans la nature n’étant pas isolés sous les cailloux, mais enfouis par poches de plusieurs centaines sous quelques centimètres de graviers. Alors que, sur les clayettes des piscicultures où ils sont disposés sur un même plan et sur une couche, les œufs morts doivent être sortis chaque jour pour éviter la contamination des autres dans la nature, l’absence de lumière sous les cailloux, d’une part, le taux de gaz carbonique entretenu par la respiration de la masse d’œufs, d’autre part, font que les bactéries et les parasites ne se développent que difficilement. Les boîtes chargées de mille œufs étant commandées auprès de piscicultures spécialisées et agréées, il est nécessaire, à la réception du colis de boîtes, de vérifier l’état des œufs par transparence ; sauf accident, il ne doit pas y avoir plus de quelques œufs blanc opaque dans la grande masse d’œufs vivants translucides. Pour le cas où les boîtes arriveraient au destinataire par temps de crue, qui empêcherait l’immersion, il convient d’emballer les boîtes dans des caisses, à l’obscurité totale, dans un endroit frais, en entretenant au-dessus une provision de glace qui, en fondant, maintiendra les œufs vivants tout en retardant leur évolution. Au moment de l’immersion, les boîtes sont distribuées à raison de vingt par personne et mises dans des musettes ou des paniers de pêche garnis de mousse humide.

Le choix des lieux d’immersion est à la base même de la réussite. Dans les rivières à truites n’ayant pas de risques de dépôt de sable ou de vase, à courant rapide, presque toutes les gravières peuvent convenir. On choisira de préférence des graviers de taille comprise entre 3 et 10 centimètres, parcourus par un courant vif. Dans les rivières à crues charriant du sable et de la vase, il est absolument nécessaire d’enfouir les boîtes dans les emplacements où l’accélération du courant, naturelle ou artificielle, empêche la vase ou le sable de se déposer ; on recherchera d’abord les frayères naturelles des truites, qui sont, par définition, les meilleures et qu’on trouvera le plus souvent dans les têtes de raides, sous les petits barrages naturels et artificiels, et les gravières en aval d’une veine liquide étranglée entre deux rochers. Dans certaines rivières du type normand, on trouvera de telles gravières parcourues par un bon courant sous les chutes de moulins et derrière les piliers de ponts. Il sera d’ailleurs, très facile de déposer des cailloux et de petits barrages formant déflecteurs de courant.

Quant à la pose de la boîte proprement dite, il faudra, avec une binette ou une fourche de jardinier, faire un trou de 20 à 30 centimètres dans les graviers en les remuant pour que le courant en élimine le sable et les débris. On regarnira légèrement le fond du trou avec 4 ou 5 centimètres de graviers bien lavés par le courant, et on placera une boîte qu’on recouvrira d’abord de quelques gros cailloux avant de la recouvrir de graviers normaux ; ainsi, les vides qui existeront contre la boîte permettront, d’une part, l’arrivée de filets liquides, d’autre part, la sortie des alevins vésicules.

Parfois même, on peut avoir intérêt à faire un trou dans le gravier, comme le font la truite et le saumon, et placer la boîte dans la partie aval du trou, où la pente est bien exposée au courant. Si les galets sont gros, on peut atteindre facilement 25 centimètres ; si les galets sont fins, ne pas dépasser 3 à 5 centimètres.

Il ne faudra pas hésiter à passer du temps à choisir les emplacements et à bien poser la boîte, et même à pratiquer quelques travaux élémentaires pour accélérer le courant, en construisant, par exemple, quelques épis de gros cailloux en V. Ce sont toutes ces précautions qui donnent les meilleures chances de succès.

Il est tout de même intéressant de contrôler les résultats obtenus ; il faudra donc repérer certaines boîtes-témoins, au besoin au moyen d’un fil de fer, de façon à compter les œufs morts restés dans la boîte après éclosion des alevins ; par différence avec la charge de la boîte, on obtiendra le nombre d’alevins éclos qui se sont répandus sous les graviers.

Dans mes propres expériences faites ce printemps, le taux de réussite a été jusqu’à 100 p. 100, n’ayant pas trouvé un seul œuf mort dans les boîtes ; dans les autres cas, le pourcentage de réussite a été de 92 à 95 p. 100. Quant aux alevins produits, j’en ai trouvé quelques-uns dans les boîtes qui étaient particulièrement vigoureux et, comparativement, plus vigoureux que ceux issus des mêmes reproducteurs élevés en pisciculture.

Des expériences faites cette année, il résulte qu’en eau limpide et rapide le rendement va de 85 à 100p. 100, et ce rendement doit être trouvé chaque fois qu’il y a eau limpide, à courant assez vif, et qu’il n’y a ni envasement ni ensablement. Les échecs enregistrés l’ont été parce que l’une de ces conditions n’avait pas été observée ; il n’y a tout de même pas lieu de s’étonner si, dans une boîte enfouie dans une gravière couverte de vase, tous les œufs sont morts d’étouffement.

Les expériences de cette année nous ont convaincu des avantages de la boîte Vibert, qui, n’étant à déconseiller que dans le cas de rivière à cours lent et à fond envasé, nous donnera, dans tous les autres cas, des alevins acclimatés à la rivière, plus vigoureux que les alevins d’élevage et sans maladies, très souvent contractées en pisciculture, et à des prix bien moindres.

Je crois qu’un grand avenir est promis aux boîtes Vibert en France. Je ne puis qu’inciter les propriétaires de parcours à truites à les essayer, à condition, bien entendu, qu’ils soient bien décidés à appliquer scrupuleusement les conseils qui leur sont donnés en la matière.