La survie des poissons blessés

R.Portier

1946

Péchant depuis plus de soixante ans, j’ai pu rencontrer, sur les bords des nombreux cours d’eau que j’ai parcourus, des pêcheurs de tous genres, de toutes mentalités. Parmi eux, certains m’ont paru affligés d’une habitude que je n’hésite pas à qualifier de pernicieuse : celle de mettre au panier tout poisson capturé, quelle que soit sa taille, sous le fallacieux prétexte qu’une fois piqué par l’hameçon il doit infailliblement périr et serait perdu pour tout le monde s’il venait à être remis à l’eau.

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Une distraction hivernale

La pêche au sac.

R. Portier

Février 1950

À notre époque de vie sportive, bien peu de nos jeunes confrères, qui ne jurent que par lancer léger ou mouche sèche, consentiraient à revenir aux pêches de nos anciens, seulement pratiquées de nos jours par les professionnels et quelques amateurs endurcis. Et, cependant, ces pratiques démodées avaient du bon ; elles rapportaient certainement plus de poisson que celles d’aujourd’hui.

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De ce nombre, la pêche dite « au sac » était, pendant l’hiver, une des plus fructueuses quand les eaux n’étaient pas trop glaciales. C’est pourquoi nous allons en parler dans cette brève causerie.

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La science de l'eau.

R.Portier,

Novembre 1951.

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Dans son remarquable petit ouvrage sur la Pêche de la truite à la mouche, M. L. Perruche, maître incontesté en la matière, écrit ceci : « Les méthodes modernes, en particulier le dry fishing (pêche à la mouche sèche), ont réduit au minimum la nécessité fameuse de la science de l’eau et élevé au premier rang l’habileté du lanceur et ses connaissances entomologiques. » Nous verrons plus loin ce qu’on peut penser de cette assertion.

Précisons, tout d’abord, ce qu’il faut entendre par « science de l’eau ».

J’en donnerais volontiers la définition suivante : « C’est la connaissance approfondie des endroits où se tient le poisson de façon habituelle et de ceux où il est possible de l’attirer pour le pêcher avec fruit, ceci d’après le seul aspect extérieur de la rivière et sans faire intervenir d’autres moyens accessoires. » On conçoit sans peine que cela n’est point inné et ne s’apprend pas en un jour ; il y a même certains pêcheurs qui n’y parviennent jamais. Cette connaissance est encore plus utile et nécessaire au pêcheur aux filets qu’à celui qui n’emploie que la ligne. Toutefois, M. L. Perruche paraît avoir raison quand il n’envisage que la seule pêche à la « mouche sèche » comme la pratiquent ses vrais adeptes. Ceux-ci, en effet, dès leur arrivée sur le bord de l’eau, s’enquièrent du genre de mouche actuellement le plus abondant sur la rivière et l’identifient à la loupe, s’il en est besoin. Ils fixent alors à l’extrémité de leur fin bas de ligne l’imitation la plus exacte possible de cet insecte : le plus souvent quelque éphémère de saison venant de se transformer.

Ceci fait, ils se mettent en quête des truites qui moucheronnent. Au besoin, à l’aide d’une excellente jumelle à prismes, ils repèrent les endroits où elles viennent saisir les proies que leur apportent les courants ; alors seulement, après plusieurs faux lancers, ils font parvenir leur mouche à l’endroit voulu. Si l’artificielle a été judicieusement choisie, qu’elle tombe avec légèreté et flotte bien, il y a toute chance qu’elle soit aperçue, saisie, et la truite ferrée. Dans ces conditions, est-il nécessaire de posséder la « science de l’eau » ? … Non, assurément. Mais cette utilité va déjà se faire sentir quand les truites se refusent à « moucheronner », car il faudra alors les chercher sans aucune indication visuelle. Que de coups de ligne inutiles et perdus si vous lancez au hasard, sans aucune notion des places fréquentées par ces poissons. Et combien plus indispensable encore sera notre fameuse science quand il s’agira de pratiquer d’autres genres de pêche.

Pour ne parler que de la truite, poserez-vous votre ver aux mêmes endroits, alors que la rivière en crue roule à pleins bords des eaux limoneuses, qu’au mois de juillet, quand l’eau, basse et cristalline, n’offre plus que des courants alanguis ? Laisserez-vous évoluer cuillères ou devons dans un espace dépourvu de tout obstacle, alors qu’à proximité s’en trouve un autre où abondent roches creuses, souches, racines et branches d’arbre enchevêtrées ? Négligerez-vous de faire côtoyer à vos appâts cette berge creuse sous laquelle l’onde s’engouffre en tourbillonnant, ou préférerez-vous jouer la facilité en les laissant tournoyer dans le courant voisin, régulier et sans entraves ? Non, c’est sûr, si vous avez quelque notion des tenues préférées de nos salmonidés ; tant pis si vous y laissez quelques leurres.

Mais ce n’est pas tout, car il siéra aussi de savoir distinguer à première vue les endroits vraiment favorables.

C’est ainsi qu’une eau profonde vous apparaîtra sombre, noirâtre, car la lumière ne peut y pénétrer bien loin de la surface. Une plaque d’eau courante, unie et luisante comme un miroir, décèle un fond régulier, exempt d’obstacles cachés. Au contraire, ceux-ci existent-ils ? Vous constaterez alors, en surface, des bouillonnements, des « moutons » qui en sont l’indice certain. En aval des roches, des gros blocs dont le sommet émerge, se voit toujours un remous plus ou moins calme résultant de l’arrêt de l’eau par ces obstacles.

Quand le calme relatif est important, l’eau sombre, cela indique sa profondeur et que le fond est sensiblement uni. Si, au contraire, l’eau est agitée, si de nombreuses bulles d’air remontent en surface, nous pouvons être certains que le fond y est raboteux ou que d’autres blocs, plus petits et invisibles de l’extérieur, y existent. Ces endroits-là sont habituellement le lieu de refuge de gros poissons : barbeaux, saumons ou truites, et le pêcheur ne les négligera point.

À l’engouffrement ou au refoulement de l’eau superficielle d’un courant qui vient frapper directement la rive, nous connaîtrons si des crônes existent en dessous de la berge ou si celle-ci est pleine et présente un profil vertical qui agit comme un barrage.

Il n’est pas jusqu’au degré de transparence des eaux qui ne puisse donner au pêcheur expert les plus précieuses indications. N’insistons pas plus longtemps, car la place nous manquerait pour conclure.

Cette somme de connaissances, lentement et progressivement acquise par le pêcheur ayant exercé longtemps son art, voilà ce qui constitue la vraie « science de l’eau » et qui fait que nous voyons ce pêcheur si souvent réussir alors que débutants ou ignorants encaissent maintes bredouilles.

Observons, observons sans cesse et toujours. Retenons soigneusement dans notre mémoire tous ces aspects de la rivière. Là où nous les avons déjà vus quelque part et où ils nous ont attiré le succès, ils nous le procureront encore quand nous les rencontrerons pareils et que nous saurons à propos nous en souvenir.

La « science de l’eau », apanage presque exclusif des pêcheurs aux cheveux blanchis, est toute faite d’observations, de comparaisons et d’expérience ; ne l’oublions pas si nous tenons à faire, comme eux, souvent bonne pêche.

La pêche à la sauterelle.

R.Portier

Juillet 1951.

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Après la saison fameuse de la « mouche de mai », qui, chez nous, dure du 15 mai au 20 juin environ, les résultats obtenus par le pêcheur à la mouche artificielle subissent une notable régression. Pour réussir à prendre régulièrement quelques truites, il faut pêcher en mouche sèche et savoir lancer avec légèreté et précision. Les confrères qui en sont capables ne sont pas très nombreux, et c’est pourquoi beaucoup d’entre eux recourent à la pêche aux insectes naturels, que nous dénommons « pêche à la volante ».

Parmi la multitude d’insectes pouvant être utilisés, les sauterelles ou criquets sont ceux qui rencontrent le plus d’adeptes, aussi bien pour la facilité de se les procurer que pour leur réelle efficacité vis-à-vis des poissons de surface. En effet, nul autre insecte n’est pris par eux avec plus d’avidité quand les eaux sont devenues basses et claires. Cela tient, sans doute, à la fréquence des occasions que ces poissons ont de les rencontrer dans leurs rivières ordinairement bordées de pâturages.

Les sauterelles, orthoptères sauteurs, sont bien connues de tous nos confrères, et il est inutile d’en faire le portrait. On commence à en trouver, chez nous, dès la fauchaison des prairies, mais ce n’est guère avant la mi-juillet qu’elles sont devenues assez grosses et assez résistantes pour bien tenir à un hameçon de taille raisonnable et pouvoir subir plusieurs lancers successifs sans se déchirer, ce qui demanderait un remplacement immédiat. Les meilleures sauterelles pour la pêche sont ces vertes, grasses et dodues, qui se rencontrent principalement dans les prairies en bon état de végétation. Celles des terrains secs et arides, dures et coriaces, sont beaucoup moins prisées du poisson. Il faut rechercher ses appâts le matin, à la rosée, heure où ils sont faciles à saisir, les placer aussitôt dans un récipient métallique grillagé, en forme de petite bouteille, et avoir la précaution d’y introduire préalablement quelques brins de luzerne ou de trèfle, humides qui maintiendront vos bestioles en bonne santé pendant plusieurs heures.

Suivant l’importance du cours d’eau, le matériel pourra différer : sur des rives bien découvertes, de longues cannes de 6 à 7m,50, en roseau ligaturé, souples et légères, feront fort bien l’affaire. Moulinet ou caoutchouc à la bannière ? Les avis sont partagés, mais je suis partisan résolu du premier. Bas de ligne long et assez fin : 2 mètres de racine 2 X, nylon 16/100, gut ou crin japonais de même force. Il doit pouvoir retenir, sans risque de casse, un poisson d’un kilogramme.

Beaucoup de confrères pèchent à la volante sans flotteur ni plombée ; c’est judicieux, car l’attention du poisson de surface se concentre sur le seul appât dont il a perçu la chute à distance et il se dirige aussitôt sur lui. Cependant, le pêcheur dont la vue est imparfaite a tout avantage à placer sur son avancée, à 1m,25 environ au-dessus de l’hameçon, une toute petite plume grise, qui indiquera les touches avec plus de sûreté que le fil seul. Le procédé s’impose d’ailleurs pour tous, en cas de grand vent, de fortes vagues ou de temps très sombre.

Dans les rivières d’importance moyenne, une canne de 4 mètres ou 4m,50, en roseau de Fréjus léger, suffit parfaitement. Les habitués de la mouche artificielle pèchent même fort bien à la sauterelle avec leur petite canne de 3 mètres en bambou refendu et ne sont nullement handicapés, au contraire.

Un point fort important est le mode de fixation de la sauterelle à l’hameçon. Disons, tout d’abord, qu’on portera de préférence son choix sur des hameçons à tige longue, fins d’acier et très piquants ; un léger avantage, à gauche ou à droite, n’est pas à dédaigner. On peut tout aussi bien enfiler l’intérieur du corps et faire saillir la pointe vers le fondement qu’adopter le mode contraire et la faire ressortir par le cou en la dégageant nettement. Les sauterelles de taille moyenne sont les meilleures, et les numéros 8 où 9 conviennent parfaitement comme grandeur d’hameçon.

En général, on ne plombe pas la ligne, si ce n’est dans les endroits profonds et sans courant : digues ou levées, afin que l’appât gagne un niveau inférieur et soit relevé ensuite par saccades. Cette façon de procéder amène souvent de très belles pièces.

Quoi qu’il en soit, le pêcheur a tout intérêt à lancer le plus loin et le plus légèrement possible, en évitant que l’ombre de sa canne ne se projette sur la rivière.

Les poissons de surface et surtout les chevesnes sont fort ombrageux. Ces derniers, dans certaines rivières, le sont même davantage que la truite, qui saisit souvent la sauterelle, au tombé, avec brutalité. Ne croyons pas, cependant, qu’un lancer un peu lourd soit une cause d’insuccès ; souvent ces insectes, effrayés par le passage du bétail, tombent à l’eau pesamment et n’en sont pas moins attaqués. D’ailleurs, ils restent peu longtemps en surface ; en s’agitant, ils s’imprègnent de liquide, sombrent et se noient assez vite. C’est donc son fil que le pêcheur doit surveiller. Tout arrêt, tout déplacement, toute tension de la bannière doivent faire supposer une touche et provoquer le ferrage à bref délai. Le coup de poignet, souple et net, est donné dans le sens inverse de la fuite du poisson, pour avoir peu de ratés.

Le plus souvent, les prises du pêcheur à la volante n’ont rien de sensationnel : 200, 300, 400 grammes sont leurs poids habituels, et seul leur nombre peut compenser le poids. Il ne faut donc pas hésiter à les amener carrément quand le bas de ligne est construit pour résister à un kilogramme de traction. On peut, d’ailleurs se faire suivre d’une petite épuisette portative légère.

Si, par hasard, le captif dépasse la mesure ordinaire, il faudra le fatiguer, le noyer selon les règles bien connues et ne l’épuiser qu’au dernier moment, quand il sera complètement pâmé.

N’oublions pas que, dans l’eau, votre prise ne pèse que son propre poids diminué de celui du volume d’eau qu’il déplace. Ce sera donc fort rarement excessif. Le pêcheur qui conserve son sang-froid résiste, cède, résiste encore, vient presque toujours à bout de retirer son captif, fût-ce même une belle pièce. En tout cas, je ne puis que le souhaiter à nos confrères qui auront la chance de voir leur sauterelle happée par un beau poisson.