L'épicéa contre la truite.

A. Soulillou.

Novembre 1952.

Il  existe en France, au château de Bois-Corbon, près de Saint-Leu-la-Forêt, dans la forêt de Montmorency, une école de gardes-pêche.

fôret de montmorency CC Pierre Metivier

Le garde-pêche a pour mission de défendre le vivier national que constituent rivières et fleuves, lacs et étangs. Il le défend contre les braconniers. Il doit veiller aussi au maintien et au développement du cheptel ichtyologique. Il devient alors conseil en pisciculture. Les temps modernes, avec leurs industries chimiques, ont accru considérablement les ennemis du poisson que sont les éléments de pollution des eaux.

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La science de l'eau.

R.Portier,

Novembre 1951.

P1010972

Dans son remarquable petit ouvrage sur la Pêche de la truite à la mouche, M. L. Perruche, maître incontesté en la matière, écrit ceci : « Les méthodes modernes, en particulier le dry fishing (pêche à la mouche sèche), ont réduit au minimum la nécessité fameuse de la science de l’eau et élevé au premier rang l’habileté du lanceur et ses connaissances entomologiques. » Nous verrons plus loin ce qu’on peut penser de cette assertion.

Précisons, tout d’abord, ce qu’il faut entendre par « science de l’eau ».

J’en donnerais volontiers la définition suivante : « C’est la connaissance approfondie des endroits où se tient le poisson de façon habituelle et de ceux où il est possible de l’attirer pour le pêcher avec fruit, ceci d’après le seul aspect extérieur de la rivière et sans faire intervenir d’autres moyens accessoires. » On conçoit sans peine que cela n’est point inné et ne s’apprend pas en un jour ; il y a même certains pêcheurs qui n’y parviennent jamais. Cette connaissance est encore plus utile et nécessaire au pêcheur aux filets qu’à celui qui n’emploie que la ligne. Toutefois, M. L. Perruche paraît avoir raison quand il n’envisage que la seule pêche à la « mouche sèche » comme la pratiquent ses vrais adeptes. Ceux-ci, en effet, dès leur arrivée sur le bord de l’eau, s’enquièrent du genre de mouche actuellement le plus abondant sur la rivière et l’identifient à la loupe, s’il en est besoin. Ils fixent alors à l’extrémité de leur fin bas de ligne l’imitation la plus exacte possible de cet insecte : le plus souvent quelque éphémère de saison venant de se transformer.

Ceci fait, ils se mettent en quête des truites qui moucheronnent. Au besoin, à l’aide d’une excellente jumelle à prismes, ils repèrent les endroits où elles viennent saisir les proies que leur apportent les courants ; alors seulement, après plusieurs faux lancers, ils font parvenir leur mouche à l’endroit voulu. Si l’artificielle a été judicieusement choisie, qu’elle tombe avec légèreté et flotte bien, il y a toute chance qu’elle soit aperçue, saisie, et la truite ferrée. Dans ces conditions, est-il nécessaire de posséder la « science de l’eau » ? … Non, assurément. Mais cette utilité va déjà se faire sentir quand les truites se refusent à « moucheronner », car il faudra alors les chercher sans aucune indication visuelle. Que de coups de ligne inutiles et perdus si vous lancez au hasard, sans aucune notion des places fréquentées par ces poissons. Et combien plus indispensable encore sera notre fameuse science quand il s’agira de pratiquer d’autres genres de pêche.

Pour ne parler que de la truite, poserez-vous votre ver aux mêmes endroits, alors que la rivière en crue roule à pleins bords des eaux limoneuses, qu’au mois de juillet, quand l’eau, basse et cristalline, n’offre plus que des courants alanguis ? Laisserez-vous évoluer cuillères ou devons dans un espace dépourvu de tout obstacle, alors qu’à proximité s’en trouve un autre où abondent roches creuses, souches, racines et branches d’arbre enchevêtrées ? Négligerez-vous de faire côtoyer à vos appâts cette berge creuse sous laquelle l’onde s’engouffre en tourbillonnant, ou préférerez-vous jouer la facilité en les laissant tournoyer dans le courant voisin, régulier et sans entraves ? Non, c’est sûr, si vous avez quelque notion des tenues préférées de nos salmonidés ; tant pis si vous y laissez quelques leurres.

Mais ce n’est pas tout, car il siéra aussi de savoir distinguer à première vue les endroits vraiment favorables.

C’est ainsi qu’une eau profonde vous apparaîtra sombre, noirâtre, car la lumière ne peut y pénétrer bien loin de la surface. Une plaque d’eau courante, unie et luisante comme un miroir, décèle un fond régulier, exempt d’obstacles cachés. Au contraire, ceux-ci existent-ils ? Vous constaterez alors, en surface, des bouillonnements, des « moutons » qui en sont l’indice certain. En aval des roches, des gros blocs dont le sommet émerge, se voit toujours un remous plus ou moins calme résultant de l’arrêt de l’eau par ces obstacles.

Quand le calme relatif est important, l’eau sombre, cela indique sa profondeur et que le fond est sensiblement uni. Si, au contraire, l’eau est agitée, si de nombreuses bulles d’air remontent en surface, nous pouvons être certains que le fond y est raboteux ou que d’autres blocs, plus petits et invisibles de l’extérieur, y existent. Ces endroits-là sont habituellement le lieu de refuge de gros poissons : barbeaux, saumons ou truites, et le pêcheur ne les négligera point.

À l’engouffrement ou au refoulement de l’eau superficielle d’un courant qui vient frapper directement la rive, nous connaîtrons si des crônes existent en dessous de la berge ou si celle-ci est pleine et présente un profil vertical qui agit comme un barrage.

Il n’est pas jusqu’au degré de transparence des eaux qui ne puisse donner au pêcheur expert les plus précieuses indications. N’insistons pas plus longtemps, car la place nous manquerait pour conclure.

Cette somme de connaissances, lentement et progressivement acquise par le pêcheur ayant exercé longtemps son art, voilà ce qui constitue la vraie « science de l’eau » et qui fait que nous voyons ce pêcheur si souvent réussir alors que débutants ou ignorants encaissent maintes bredouilles.

Observons, observons sans cesse et toujours. Retenons soigneusement dans notre mémoire tous ces aspects de la rivière. Là où nous les avons déjà vus quelque part et où ils nous ont attiré le succès, ils nous le procureront encore quand nous les rencontrerons pareils et que nous saurons à propos nous en souvenir.

La « science de l’eau », apanage presque exclusif des pêcheurs aux cheveux blanchis, est toute faite d’observations, de comparaisons et d’expérience ; ne l’oublions pas si nous tenons à faire, comme eux, souvent bonne pêche.

Les boîtes d'alevinage Vibert

Delaprade,

Novembre 1950.

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Mon dernier article sur les boîtes Vibert a provoqué de la part des lecteurs un certain nombre de demandes de précisions émanant surtout de présidents de sociétés de pêche désireux d’essayer cette méthode d’alevinage dont on parle beaucoup dans la presse halieutique.

Je crois donc devoir revenir sur cette question qui présente un grand intérêt puisqu’il s’agit ni plus ni moins que du maintien de la richesse piscicole des cours d’eau à truites.

Il est bien évident qu’en raison du grand nombre de pêcheurs la fraie naturelle ne suffit plus à maintenir une population piscicole normale dans les rivières à truites, sauf, peut-être, dans les rivières normandes où les parcours particuliers, soigneusement gardés, sont des réserves précieuses.

Pendant ces vacances, j’ai surtout vu pêcher dans les gaves pyrénéens et j’ai pu me rendre compte que, pratiquement, jamais une truite, non pas de 22 centimètres, mais même de 18 ou de 16 centimètres, n’était remise à l’eau. Or, à 16 centimètres, même dans des cours d’eau de montagne au fond granitique, où la croissance est faible, la truite mâle est peut-être allée l’hiver précédent sur la frayère, mais la truite femelle est strictement immature et n’a pas reproduit une seule fois.

Quant aux conséquences, point n’est besoin d’être un grand aménagiste piscicole pour les deviner, et depuis bien longtemps, et même avant Colbert, auteur de l’ordonnance de 1669 sur les Eaux et Forêts, le législateur avait émis en principe que nul poisson ne devait être péché s’il n’avait au moins frayé une fois. Comme, d’autre part la truite femelle ne pond environ que 1.500 œufs par kilogramme de son poids, alors que la carpe et les autres poissons blancs atteignent facilement 100.000, 200.000 et même 300.000 œufs par kilogramme de leur poids, il est bien évident que nous allons rapidement vers le dépeuplement de nos rivières à salmonidés.

D’autre part, la truite est en butte à de nombreux ennemis. Citons rapidement : la non-destruction des anguilles, grandes dévoreuses de frai, la sécheresse, le braconnage, d’autant plus qu’il faut tenir compte que la truite femelle de trois ans, à sa première ponte, ne pond que des œufs de mauvaise qualité qu’en pisciculture on trouve normal de déprécier d’environ 30 p. 100.

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L’alevinage est donc, je le répète, une pratique indispensable à l’heure actuelle. Malheureusement, les déversements d’alevins portent trop souvent sur de petits poissons sous-alimentés. D’autre part, la société qui reçoit 5.000 ou 10.000 alevins en confie le déversement à des gens inexpérimentés qui déversent leurs bidons dans les rivières sans tenir compte des prescriptions qui leur sont données relativement à l’égalisation de la température et à tous les principes qu’a si bien décrits le professeur Léger dans son petit ouvrage si pratique et si clair sur la pratique rationnelle de la petite salmoniculture et sur les déversements d’alevins.

La méthode Vibert supprime la plupart de ces inconvénients. Elle est d’abord moins coûteuse, car on achète des œufs au lieu d’acheter des alevins de quatre ou cinq mois, alevins qui sont à la merci, dans les bassins de pisciculture, de nombreux parasites et d’épidémies et qui, déversés en rivière, mettent un certain temps à acquérir les réflexes de la vie libre. De plus, on ne risque pas, avec cette méthode, de voir des quantités d’alevins achetés à grands frais souffrir du déversement effectué par des incapables.

Une seule opération est nécessaire pour la mise en place des boîtes Vibert, j’en indiquais le principe dans ma dernière chronique. Étant donné l’engouement soulevé par cette méthode dont je suis le premier à reconnaître tous les mérites, je crains que le zèle des néophytes et la mise en place par des gens inexpérimentés ne provoquent un certain nombre d’échecs ; ces gens seront ensuite les premiers à critiquer une méthode qui, je le répète, huit fois sur dix, donne d’excellents résultats.

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Tout d’abord, dans quel cas ne faut-il pas employer la méthode Vibert ?

1° Les rivières à fond de sable doivent être éliminées ; c’est le cas, par exemple, de certains cours d’eau des Landes et de la Gironde, qui ont des eaux suffisamment fraîches pour permettre la vie à des truites, mais où l’absence de graviers empêche la fraie naturelle ;

2° Les rivières à fond lent et vaseux, telles que certaines rivières normandes, où toutefois les boîtes Vibert pourront être placées dans les parties rapides et caillouteuses que l’on peut trouver en aval des barrages et des piliers de ponts ;

3° Les fonds de rivières qui se trouvent en aval de sablières ou de carrières lavant les matériaux.

Dans tous les autres cas de rivières à truites normales, comportant des courants rapides et un fond de cailloux, la méthode Vibert doit normalement donner de meilleurs résultats que les déversements d’alevins, et à moindres frais.

Le président de société de pêche qui aura passé commande de ces boîtes chargées d’œufs devra, avec quelques volontaires, reconnaître au préalable les emplacements de la rivière où il immergera ses boîtes. Il recherchera, comme nous l’avons déjà dit, une rivière à courant rapide avec fond de cailloux de taille comprise entre 3 et 10 centimètres. J’ai déjà précédemment indiqué l’intérêt qu’il y avait, lorsque le courant n’était pas assez fort, à provoquer une veine liquide à courant rapide par la mise en place de deux cailloux. Je précise que la boîte de 1.000 œufs est à peine plus grosse qu’une grosse boîte de Gitanes.

La reconnaissance étant faite, il y a lieu de distribuer les boîtes aux volontaires à raison de cinq à dix boîtes au maximum par personne ; un homme seul suffit à les placer, qu’on munit d’une musette humide contenant les boîtes et d’une binette ou d’une fourche de jardinier ; s’ils opèrent soigneusement, il faut bien compter dix à quinze minutes pour mettre en place une boîte dans de bonnes conditions.

Deux dernières précisions : dans le cas de lacs à truites de montagne, j’ai essayé cette année de placer des boîtes Vibert sous les cailloux de la rive d’un lac, pensant que le batillage serait suffisant pour entraîner le développement des œufs : j’ai eu un échec quasi total. Au contraire, j’ai eu un succès de 90 à 95 p. 100 en les plaçant à un émissaire ou à un affluent du lac et partout où un courant vif permettait l’apport d’oxygène nécessaire.

D’autre part, un de mes lecteurs m’a demandé s’il pouvait utiliser les boîtes Vibert en pisciculture. Je ne puis que le lui déconseiller, à l’heure actuelle. Des expériences vont être faites l’hiver prochain à ce sujet et il y a lieu d’attendre. Les résultats qui seront obtenus au cours de l’hiver prochain par la campagne d’alevinage donneront, à mon avis, des conclusions favorables et une certaine proportion d’échecs dont il faudra chercher les raisons, qui, neuf fois sur dix, seront celles que j’ai déjà exprimées plus haut, c’est-à-dire l’emploi dans des rivières ou des fonds de rivières à fond sableux, vaseux ou pollué.

Il faudra sans doute deux ou trois ans avant que les membres des sociétés de pêche soient bien au courant de l’emploi de ces boîtes, mais je suis persuadé que c’est là la formule de l’avenir pour nos rivières à truites.

Crédit photo: http://www.boite-vibert.com/index.html