Sur le pont.

Marcel Lapourré.

Délégué du Fishing-Club de France.

Octobre 1950

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Même si l’on n’est pas pêcheur, on ne peut s’empêcher de se pencher sur le parapet du pont que l’on traverse et de rester là, en contemplation, pendant de longues minutes.

Il est à remarquer que, soit aux abords immédiats des villes, soit un peu plus en aval, les poissons se rassemblent et évoluent tranquillement et sans crainte. Ils sont habitués au bruit des voitures et même aux promeneurs ; ils paraissent être en sécurité et à l’abri de toute surprise. Ce sont ordinairement des chevesnes et des truites qui se montrent en surface, les autres poissons préférant fouiller le sable doré. Et la première idée qui vient au pêcheur est la suivante : « Si je pouvais envoyer ma ligne là-bas, quelles belles prises je ferais ! »

Essayons de laisser tomber une sauterelle vivante en surface ou une grosse mouche ordinaire raflée d’un geste sec sur le parapet. La bestiole s’en va au courant, lentement ou à toute allure suivant le cours d’eau, et soudain : « Plouf ! », elle a disparu dans un remous. Dame truite ou messire chevesne a mis fin à l’existence de notre bestiole. Et à plusieurs reprises, par jeu simplement, nous renouvelons l’expérience.

Le lendemain, nous allons revenir et tâcher de capturer ces beaux poissons qui ont si bon appétit et sont si confiants, loin des bords. Nous avons apporté avec nous un dévidoir contenant 30 à 40 mètres de fine soie, ou, ce qui est mieux, un moulinet fixé sur un bambou mi-rigide de 1m,50.

Ce fil est terminé par un bas de ligne en nylon très fin (15 centièmes, par exemple) de 2 mètres de longueur. Pas de plomb si l’eau est calme, ou alors placer un n°4 à plus d’un mètre de l’hameçon n°12, ligaturé à l’anglaise. Et nous allons y fixer une sauterelle vivante, conservée telle par le procédé que j’ai indiqué maintes fois dans mes chroniques.

Faisons descendre à l’eau notre insecte en choisissant l’endroit où le courant est le plus vif ; il va être entraîné lentement (ou en vitesse) et nous conserverons le fil bien tendu.

Nous le déroulons, en coupant le dévidage par de légers arrêts aux bons endroits, guidant notre appât vers l’aval, au milieu du rassemblement des poissons.

Il sera bon de l’y laisser séjourner quelques instants, si nos futures victimes ont l’air de bouder ; mais, ordinairement, la scène est plus rapide et le dénouement plus prompt.

Pour que la fine soie ne plonge pas et reste bien en surface, il est bon parfois de la graisser ou déjà paraffiner en la passant dans un chiffon gras, comme procèdent les pêcheurs à la mouche artificielle flottante.

Il nous faut maintenant ramener notre prise sur le pont. Noyons-la d’abord par la lutte classique que doit connaître tout bon pêcheur : pas de brusquerie, mais de la souplesse et de la patience ; le scion de bambou sera préférable au seul dévidoir dans cette lutte délicate.

Si le poisson est petit, remontons-le sans heurt et sans secousses, bien que cette ascension soit fort périlleuse quant au résultat. Il vaut mieux procéder ainsi : ayez une épuisette sans manche supportée par trois cordonnets, réunis en un seul, à 40 centimètres au-dessus du cercle et prolongés par une cordelette fixée au parapet, ou à votre ceinture. Amenez le poisson dans le filet immergé et vous n’avez plus qu’à le soulever. J’ai employé souvent cet engin et m’en suis toujours très bien trouvé.

En eau trouble, insistez près des piles, avec un ver de terre comme appât ; vous pourrez, sans inconvénient, utiliser un flotteur, bien qu’avec un peu d’habitude on s’en passe aisément.

Sur la Sioule, nous avons fait de belles pêches du haut du pont d’Ébreuil, et, sur plusieurs autres ponts, il en fut de même, par grosses eaux boueuses, tout de suite après un orage.

Cette pêche à distance, d’un lieu élevé, vaut également pour la capture des poissons de fond : carpes, tanches, barbeaux, goujons ; il faut cependant que le courant soit assez vif entre les piles pour entraîner la forte plombée.

Lorsque vous supposez que l’appât est assez loin, vous l’amenez en eau plus calme, où le courant est brisé par une pile, et, donnant un coup en arrière pour faire remonter le courant à votre plomb, vous lâchez brusquement le fil, la plombée descend tout de suite au fond. Il ne vous reste plus qu’à attendre la touche, ce qui ne tarde généralement pas.

J’ai connu des rivières à fond régulier, au courant lent et assez profond, dans lesquelles je péchais avec un bouchon.

Mettant le fond convenable, plutôt moins que trop, je laissais partir mon flotteur au gré du léger mouvement de descente, rendant du fil juste ce qu’il fallait, sans influencer le mouvement du bouchon. Sous la touche, un coup de poignet ou un mouvement du morceau de bambou ferrait net le poisson.

Certains pêcheurs de grandes rivières : le Rhône, par exemple, opèrent à plus de 50 mètres du pont, le fort courant entraînant le plomb plat, qui pèse jusqu’à 200 grammes, loin en aval. Ils n’ont plus qu’à guider latéralement sa marche pour l’amener en eau profonde, où ils ont repéré des rassemblements de barbeaux et de hotus. Ils attachent leur ligne à des tiges de bambou portant un grelot, qui les prévient lorsqu’une belle pièce s’est accrochée toute seule.

Comme souvent ils sont assis et regardent le paysage, il faut voir le bond qu’ils effectuent pour courir à leur ligne, quand le joyeux tintement les tire de leur apathique distraction. Ils peuvent même lire, puisqu’ils ont, en ce grelot, un veilleur sûr et vigilant.

Quoi qu’il en soit, et pour tout genre de pêche, le haut d’un pont est toujours un poste de choix ; un seul inconvénient, si on opère en ville : ce sont les badauds qui viennent s’accouder près de vous et attendent … qu’un poisson vienne à s’accrocher ; souvent vous aurez autour de vous une telle affluence qu’un agent viendra se rendre compte de ce qui se passe. Et les commentaires vont leur train, bien sûr ; les esprits forts, sinon éclairés, donnent leur avis sur la capture ou sur les exploits d’un de leurs amis ou sur les leurs : « Moi, quand j’étais à … ». Pendant ces explications, vous aurez mis votre hôte au panier, réamorcé et redescendu votre ligne à l’eau.

Les badauds vont attendre une nouvelle touche, puis l’un après l’autre s’en iront, vous laissant seul — oh ! pas pour longtemps ! — avec vos rêves et vos espoirs.

Comme tout bon pêcheur aime la solitude, nous choisirons donc un pont bien tranquille, en pleine campagne, et, si la rivière est moins imposante qu’un grand fleuve, elle sera plus riante et plus jolie.

Pour prendre des truites

Marcel Lapourré

Délégué du Fishing-Club de France.

Avril 1950

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« Je voudrais prendre des truites », m’écrivent assez fréquemment des confrères, et je conçois fort bien leur désir. Il serait souhaitable cependant qu’ils veuillent bien, m’indiquer dans quel genre de cours d’eau ils vont exercer leurs futurs talents. Mais non ! cette laconique demande paraît être pour eux le critérium des renseignements nécessaires et il faut avouer que c’est plutôt succinct.

Il y a tant de façons « d’essayer » de prendre une truite que j’aurais pu leur répondre, sans faire preuve d’ironie ou de désinvolture : « Présentez-lui quelque chose qui lui plaît et elle viendra s’accrocher toute seule. » Et ce serait une exacte réponse.

Cependant, j’essaie d’être plus explicite et, si je ne réussis pas à leur faire remplir leur panier, je crois pouvoir contribuer à les rendre heureux … relativement, peut-être, s’ils savent se contenter d’être payés selon leur mérite.

Pensant que la question intéressera beaucoup de confrères habitant près d’un cours d’eau à truites — les heureux, — je vais passer en revue les différents cas qui peuvent se présenter, en ébauchant la description des procédés à utiliser.

Chacun sait que le mode de pêche variera suivant l’eau et l’époque ; aussi tâcherons-nous de tenir compte de ces différences.

Lors de l’ouverture, en février-mars, les eaux sont généralement hautes, louches et propices à nos exploits, sauf si la fonte des neiges est la cause de ces crues. Dans ce cas, il est inutile de pêcher, la rivière paraît déserte.

Nous sommes donc devant une petite rivière coulant à pleins bords, l’eau n’est pas claire.

Nous allons employer le devon, la petite cuiller, traînés au bout d’une longue canne si nous ne savons pas pêcher au lancer ; ces leurres seront coloriés en clair si l’eau est très louche, ou dorés si elle est limpide.

Par exemple, une cuiller argentée ou blanche en eau sale, et en cuivre mat si l’eau est claire.

Vous ferez évoluer vos leurres près des bords, le long des obstacles, évitant les courants violents que la truite n’habite pas encore, mais n’exagérez pas la vitesse ; juste ce qu’il faut pour donner la rotation indispensable à un semblant de vie.

Un vairon mort fixé sur un gros hameçon et promené en zigzags, très lentement, sera également très bon. Le vairon vivant, piqué par une narine, donnera de belles captures, si on le pose dans les trous, les petits remous derrière les blocs.

Le poisson en caoutchouc, bien manoeuvré, est très efficace.

Si l’eau est trouble, franchement jaune, seul le gros ver de terre est à employer. Plombé juste sur la palette, il sera promené sur les bords, en évitant de le laisser trop traîner sur le fond où il s’accrocherait.

Soutenez votre ligne et laissez filer le ver au courant. Dès la touche, indiquée par deux ou trois « toc-toc », raidissez le fil et ne ferrez qu’après quelques secondes d’attente pour que la truite ait le temps d’avaler le ver. Jamais, surtout, le ferrage ne doit avoir lieu dès la touche, vous manqueriez 8 truites sur 10.

Cette pêche au ver en eau trouble, très meurtrière, sinon très sportive, est à la portée de n’importe quel débutant. Les professionnels de nos campagnes la pratiquent exclusivement et réussissent de beaux paniers.

Même un pêcheur averti, n’aimant pas ce genre de pêche par trop rudimentaire, peut être amené à l’employer pour ne pas gâter sa journée, alors qu’il a effectué de nombreux kilomètres pour se rendre à pied d’œuvre.

Je vous conterai un jour quelques anecdotes pour illustrer cette petite théorie et vous verrez qu’il peut être utile de savoir pêcher au gros ver, bien qu’on soit un fervent de la mouche artificielle et du devon.

Nous voilà au printemps et nos engins vont augmenter en nombre. En plus de ceux déjà cités, voilà un des meilleurs : la mouche artificielle noyée.

Elle s’emploie à tout moment de la journée sur une rivière claire, quel que soit son étiage, et il est bien rare qu’elle ne soit pas une source de succès, à condition d’avoir des mouches convenables.

Ce sont des mouches dites « araignées » qui seront a préférer ; elles n’ont pas d’ailes compactes, mais portent, vers l’oeillet, une collerette de barbes de plume, simulant ailes et pattes.

Si vous ne les faites vous-même, ce qui n’est pas à la portée d’un débutant, prenez-les chez un bon fournisseur. Peut-être un confrère obligeant vous en cèdera-t-il au bord de l’eau : je vous le souhaite.

Avril est un excellent mois pour la pêche à la mouche noyée.

Et voilà mai. La mouche flottante est à rechercher : elle vogue en surface, grâce à sa structure, et peut-être aussi parce que vous l’avez huilée convenablement.

Vers la fin du mois apparaîtra le gros éphémère, dit « mouche de mai » (Ephemera vulgata), si renommé à juste titre. Il permet des pêches formidables au moment d’une éclosion.

Et, tout l’été, les mouches artificielles seront de merveilleux appâts, le matin et surtout au crépuscule. Le fameux « coup du soir » fait parfois époque dans la vie d’un pêcheur.

On n’a rien pris de toute la journée et, soudain, la rivière s’anime, les ronds sur l’eau se multiplient et votre mouche est happée brutalement ; on remplit son panier en une heure et avec de belles pièces, presque toujours.

Nous aurons à notre disposition également tous les insectes : sauterelles, grillons, staphylins, etc. ; employés vivants — j’ai décrit de quelle façon dans une causerie précédente — et posés délicatement sur l’eau, ils sont irrésistibles.

Plus l’obscurité s’épaissit, plus les chances de belles captures s’affirment.

Enfin, à ce moment, un vairon mort, casqué, dandiné lentement, très lentement, par légères saccades, vous offre l’espoir d’être attaqué par une de ces énormes truites qui ne sortent que la nuit et dont la capture laisse un souvenir inoubliable.

Mats attention ! Cette pêche ne peut se pratiquer qu’en eau privée, car la loi nous crée l’obligation de cesser toute activité dès le coucher « légal » du soleil, et, ma foi, vous pourriez bien être assimilé à un braconnier dans les eaux du domaine public.

En été, par eaux basses, très basses même, le tout petit ver rouge a du succès, soit en l’employant en plein courant, soit en le posant doucement autour de chaque pierre qui n’est pas plaquée dans la vase. De belles surprises vous seront réservées.

En automne, dès septembre, toutes les pêches redeviennent normales ; souvenez-vous que ce mois serait peut-être le meilleur de tous si beaucoup de truites ne manquaient déjà à l’appel.

La mouche artificielle, sèche ou noyée, fait merveille.

La Truite du Pont

J. Lefrançois Juillet 1951

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Au cours de l’été 1946, si j’ai bonne mémoire, un honnête commerçant de Renage (Isère), M. M …, qui m’avait fait l’honneur d’acheter chez l’éditeur deux exemplaires de ma prose, était venu me demander de les lui dédier. Comme je m’acquittais de cette agréable mission, M. M … me proposa une partie de pêche au lieu de mon choix, en compagnie de son fils R …, spécialiste du lancer léger, mais sportif complet. Je lui proposai un essai à Saint-Genis-d’Aoste, dans le dernier tronçon de notre magnifique Guiers, soit entre la ville de Saint-Genis et le Rhône. J’avais eu, plusieurs fois, l’occasion de prendre dans cette partie du torrent, agréable à pêcher malgré la végétation encombrante des rives, du poisson très varié : brochets, perchettes, truites, et surtout de très gros chevesnes. Je me souviens notamment d’une bagarre importante avec un « meunier » d’environ 2 kilogrammes que je maintins longtemps entre deux buissons d’épines surplombant un fond à fort courant et qui finalement m’échappa par suite de la défaillance imprévisible d’un « triple » mal trempé. L’unique branche incrustée dans la large gueule du poisson s’était affaissée jusqu’à l’horizontale. On sait que, pour prendre le chevesne, très méfiant, il faut des cuillers assez petites, parfois minuscules, et des triples fins d’acier, faisant dans l’eau « pattes de mouche ». Ce genre d’accident est rare. Bref nous arrivâmes à Saint-Genis vers neuf heures du matin, par une journée très chaude.

M. M … père, simple chauffeur à l’occasion, avait amené avec son grand fils un tout jeune neveu qui s’avéra tout de suite un débutant entraîné à très bonne école.

Le Guiers était assez bas. A treize heures, nous n’avions pris que quelques chevesnes moyens et deux où trois perchettes, en somme peu de chose. La pêche était pratiquement finie ; nous décidâmes sagement de déjeuner sur place et de faire une sieste confortable à l’ombre des peupliers, tout en nous réservant au retour un crochet par le Pont-de-Beauvoisin. Nous avions envie d’y faire quelques emplettes touchant l’exercice de notre sport.

Nous débarquâmes au Pont-de-Beauvoisin à 17 heures. L’aimable tenancier de l’important magasin du bourg où se vendent tous les articles de papeterie, librairie, maroquinerie, articles de pêche, etc. (j’en passe), est aussi un excellent et enragé confrère in partibus. Tout en prospectant le matériel halieutique, on parla naturellement truites, captures spectaculaires ou plus modestes, etc., etc. … La conversation s’anima très agréablement. « Si vous voulez vous rincer l’œil, nous fit l’honorable interlocuteur, car c’est tout ce que vous pourrez faire, allez sur le pont. Vous verrez, sous vos pieds, une pièce magnifique. C’est une truite de un kilogramme. A 100 grammes près, je ne me trompe pas, croyez-moi. Elle est là depuis le printemps, en chasse presque perpétuelle. Elle s’est adjugé la bouche de l’égout.

» Elle tourne en rond comme un cheval de cirque en poursuivant tous les intrus, notamment une congénère d’une bonne livre, marbrée de noir, et trois autres de 100 à 200 grammes. Son rayon d’action est limité par une pierre de 50 kilogrammes environ, située à 25 mètres de l’égout. (On ne saurait être plus précis.) Elle y repasse à chaque tournée, s’y frotte, s’y repose aussi, car c’est à la fois son home et sa cache pour l’affût ; je la connais bien, vous voyez. Je suis à côté et la considère un peu comme mienne … Je l’ai déjà essayée, je ne sais combien de fois, avec toutes les amorces possibles, naturelles ou artificielles : il n’y a rien à faire … J’en ai pris cependant d’aussi grosses cette année dans le même secteur ; je n’en suis pas à mon coup d’essai … Mais allez vous rincer l’œil, messieurs, cela fait toujours plaisir … »

« On y va ? » questionne M. M… fils, après avoir payé et mis en poche ses mouches, cuillers, etc. … « Je vais chercher les cannes », ponctua M. M… neveu. « Peuh ! pensai-je, si vous y tenez, mais une seule suffira. Apportez seulement celle de votre cousin … » La voiture était à deux pas. Le jeune homme revint en courant, chargé de « tout le matériel », y compris l’épuisette télescopique, sous l’œil amusé … et un peu goguenard de l’honorable confrère … « Bonne chance, on ne sait jamais … » Non ! on ne sait jamais.

Du haut du pont, nous repérâmes immédiatement la grosse truite, la « marbrée » d’une livre et les trois petites … Quelle pièce ! Un bon kilo, c’est vrai … M. X … ne nous a pas menti … « Essayons-la ! … — A vous l’honneur, fis-je à mon enragé compagnon, vous êtes plus adroit que moi. »

Par un vieil escalier de pierre usé et sale, nous descendîmes sans bruit, jusqu’au ras de l’égout. Inutile de dire que, dans cette approche à trois, nous avions fait le gros dos avec une conscience digne du plus fin chasseur d’alouettes. La grosse mère, confiante, continuait son trafic.

Avec une maestria remarquable, M. M … lui lança sa cuiller à un mètre du museau. Le léger papillon de métal se posa sur l’eau sans faire une ride et la pénétra en tournant. Un maximum de perfection. La truite se précipita sur l’engin, l’examina de près, parut s’y intéresser, le suivit … mais se garda bien d’y toucher. Évidemment, elle en avait vu tourner bien d’autres. « L’affaire est jugée », pensai-je. Mon pêcheur s’obstina, recommença trois fois, changea son leurre, mit enfin un devon. La tactique de la belle demeura immuable : une projection, un examen, une poursuite de quelques mètres pour rire, un retour à la pierre : en somme, en langage de poisson, l’impoli « retour à l’envoyeur ». Mon passionné collègue était aussi observateur. « Vous remarquerez, dit-il, qu’elle revient toujours au même endroit, exactement entre le bloc et ce petit caillou que vous voyez en aval à 10 centimètres et à gauche. Elle a juste son passage. » Et il ajouta : « Je vais essayer de la harponner dans cet espèce de couloir, mais mes triples sont trop petits. Avez-vous quelque chose de gros ? » Je trouvai dans ma trousse un « fin d’acier » de grande dimension … En le lui présentant, je ne pus m’empêcher de faire cette objection : « Mais comment pourrez-vous le placer sans plomb à pareille distance ? » Il y avait, je l’ai dit, environ 25 mètres. Il se contenta de sourire. « Regardez. » Du premier coup, il lança son harpon avec une précision inouïe entre les deux pierres. « Il y est », fit-il, car je n’avais pas pu le suivre des yeux. « Attention ! elle y va … Hop ! … Manquée … de 2 centimètres … Quelle guigne ! … Si elle repasse, je l’ai. » Sur le pont, cinq ou six passants s’étaient arrêtés, très intéressés et un peu persifleurs : des pêcheurs naturellement. Il relança l’engin … « Bien placé, refit-il … elle revient … Hop ! je la tiens. » Bagarre. Le moulinet crissa … et le refendu, ployé par les trépidations, accusa la lutte. La truite, fonçant à toute allure dans le courant, avait d’un seul jet dévidé au moins 60 mètres de nylon … Sur toute la longueur du pont, une importante galerie s’était peu à peu emparée du garde-fou et discutait ferme … Des paris s’engagèrent : « Il l’aura, l’aura pas … Que si, que non … Elle est trop grosse. » Son fil est trop fin … On n’a pas idée … Ah ! il la l’amène … elle repart … Noyez, noyez !!! … », etc., etc. … Lui, très maître de la situation, très beau, impassible, sans céder un pouce, donnant ou récupérant, suivant les passes, son fil toujours tendu, abandonna ses légères sandales et entra résolument dans l’eau. Il n’avait pas quitté la bête des yeux et se guidait au seul tâtonnement des pieds. Le niveau monta rapidement jusqu’au ras de son short. « Cela va mieux à présent, dit-il : à nous deux. » Et, conscient de son savoir autant que de la solidité de son faible matériel, il daigna enfin répondre à la galerie : « Contentez-vous donc de regarder, là-haut. »

Le combat dura vingt minutes. La truite accusa une lassitude progressive, se laissa « pomper ». Elle bascula un instant sur le flanc, signe précurseur du moment critique. Je préparai l’épuisette. Sans avis, un jeune homme de bonne volonté, confrère certain, mais trop impulsif, me prit l’engin des mains et entra à son tour dans le « bouillon ». « Pas encore, lui dis-je … Quelques minutes … Vous allez la manquer … » Il n’écouta pas et, au moment où la truite, visiblement sur ses fins, passait à portée, il la pocha si maladroitement qu’elle repartit dans le courant. Sur le pont courut un long murmure désapprobateur. « Adieu ! … Non … je la tiens toujours, cria mon compagnon, qui avait paré la botte avec un superbe sang-froid … Je la ramène, mais, je vous en prie, laissez-moi faire. » Je lui désignai du doigt une crique minuscule formée par le tuyau d’égout et la berge … « C’est là qu’il faut la pocher … Elle y viendra toute seule … » Il l’amena dans la crique alors qu’elle « roulait » sur elle-même dans les derniers spasmes. L’épuisette, maniée cette fois d’une main sûre, la pocha et, malgré ses soubresauts encore violents, la déposa sur la berge. Le fil, du nylon d’un 24/100, l’avait accompagnée jusqu’au bout, tenant le triple profondément ancré au niveau d’une pectorale. J’enfonçai prestement les doigts dans les ouïes de l’animal et, demandant un canif ouvert, j’en plantai la lame dans le crâne du poisson, ce qui est le moyen le plus sûr, le plus propre, d’achever instantanément une grosse pièce.

C’était fini. Sur la balance d’une boutique proche, la truite accusa 1 kg,550. Après avoir longuement et brillamment arrosé son succès, le vainqueur de ce magnifique tournoi nous proposa d’aller montrer la « prise » au confrère libraire, papetier, etc., etc … C’était, on en conviendra, un retour de politesse presque obligatoire « pour le rinçage de l’œil » …

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On camoufla donc le trophée dans un sac tyrolien … L’honorable collègue discutait avec un client d’une affaire de papier buvard, donnant soif par conséquent. Le client partit la langue sèche … « Alors, messieurs, vous l’avez vue cette truite ? … Un beau morceau, hein ! Oh ! pour ça ! — Un kilo au moins ! — Plus ! — Non, je vous dis un kilo. — Plus. — Qu’en savez-vous ? —Elle est là. —Comment ? Où, là ? — Jugez vous-même. » On sortit la pièce à conviction. Le brave homme n’en revenait pas : « Vous m’avez pris ma truite … C’est invraisemblable … Pourtant c’est elle … je m’incline … Mais comment avez-vous bien pu la prendre ? — Très simplement : avec une mouche. — Oh ! — Comme ça ! » (L’article lui apprendra peut-être la vérité.)

… Et, comme il n’était pas rancuneux, en parfait confrère, il nous offrit aussi sa tournée. Pauvres pêcheurs !