Jeux de truite

Marcel Lapourré.

Juin 1949.

Lorsque, il y a quelques lustres, j’étais un jeune débutant dans la pêche à la mouche, des confrères chevronnés m’avaient affirmé que je ne reviendrais jamais bredouille, quand les truites moucheronnaient, quelle que soit l’artificielle utilisée.

Et, ma foi, c’était exact, bien qu’à cette époque mes talents halieutiques fussent réduits à des velléités de bien faire. Il est vrai que la rivière était vive en truites et en tous poissons entomophages.

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Cependant, un certain jour, alors que les éphémères, gracieux voiliers en miniature, descendaient en grand nombre au fil de l’eau, je ne pris aucun poisson, bien que, de tous côtés, les truites fissent des « ronds ». Je les voyais monter franchement sur ma mouche, mais jamais ma riposte n’arrivait à temps, je ferrais dans le vide.

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La pollution des eaux … partie 3

Delaprade

Juin 1950

Nous avons vu (1) que la méthode biologique d’estimation de dommages-intérêts consistait en l’étude comparative de la petite faune et de la flore avant la pollution (ou en amont de la pollution, ce qui revient au même) et après la pollution, cet examen restant valable deux ou trois mois après le déversement accidentel, ou de façon permanente en cas d’empoisonnement chronique.

Par l’étude de la petite faune et de la petite flore des cours d’eau, on parvient à déterminer la diminution de la capacité biogénique du fait de la pollution et, par conséquent, la diminution de la production en poissons de la rivière à l’aide des formules du professeur Léger.

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Droits des riverains des cours d'eau non navigables.

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Paul Colin,

Docteur en droit,
Avocat honoraire à la Cour d’appel de Paris.

Juin 1951

On dit souvent que les cours d’eau non navigables ni flottables appartiennent aux propriétaires des propriétés qu’ils traversent dans toute la traversée et que les riverains de ces cours d’eau en ont la propriété jusqu’à la moitié de leur largeur. Cette manière de s’exprimer n’est pas correcte et a l’inconvénient de donner une idée inexacte des droits des propriétaires dont ces cours d’eau traversent ou bordent la propriété.

Le siège de la matière se trouve dans les articles 2 et 3 du livre II du Code rural. Aux termes de l’article 3, le lit des cours d’eau non navigables et non flottables appartient aux propriétaires des deux rives. Si les deux rives appartiennent à des propriétaires différents, chacun d’eux a la propriété de la moitié du lit. On le voit, le droit de propriété ne s’applique qu’au lit des cours d’eau ; il ne s’étend pas aux eaux, sur lesquelles les propriétaires n’ont qu’un droit d’usage ; ainsi en décide l’article 2, qui porte que les riverains n’ont le droit d’user de l’eau courante, qui borde ou qui traverse leurs héritages, que dans les limites déterminées par la loi. Quant aux produits naturels que les riverains sont autorisés à prendre par le troisième alinéa de l’article 3, ce sont les produits du lit, tels que les végétations qui y naissent, les vases, les pierres et le sable qui s’y trouvent. Mais cela ne s’étend pas aux poissons qui y vivent en état de liberté et sont, comme le gibier, considérés comme n’appartenant à personne tant qu’ils n’ont pas été capturés. Et leur capture, quel que soit le moyen employé pour l’obtenir, constitue un fait de pêche.

Si les riverains des cours d’eau non navigables et non flottables ne peuvent prétendre avoir la propriété du poisson qui s’y trouve, au droit ou dans la traversée de leur propriété, du moins y ont-ils, à l’exclusion de tous autres, le droit de pêche. Ceci résulte des dispositions de l’article 2, premier alinéa, de la loi du 15 avril 1829. Et l’article 5 ter de la même loi punit d’amende, et éventuellement de dommages-intérêts, tout individu qui se livrera à la pêche d’eau douce sans la permission de celui auquel le droit de pêche appartient.

On sait que, depuis la loi du 24 septembre 1943, il est interdit de se livrer à la pêche sans avoir adhéré à une association de pêche agréée par le ministre de l’Agriculture et y avoir payé sa cotisation et payé en outre une taxe annuelle destinée à faire face aux dépenses de surveillance et de mise en valeur du domaine piscicole national ; c’est, en fait, l’application à la pêche de la disposition de la loi du 27 décembre 1941, qui subordonne le droit au permis de chasse à l’adhésion préalable à une société départementale de chasseurs.

Il nous a été récemment demandé si les dispositions de la loi du 24 septembre 1943, qui imposent aux pêcheurs l’obligation d’adhérer à une association de pêche agréée et de payer la taxe annuelle, sont applicables aux riverains des cours d’eau non navigables et non flottables lorsqu’ils pèchent dans la partie du cours d’eau bordée par leur propriété, et pour laquelle l’article 2 de la loi du 15 avril 1829 leur reconnaît le droit de pêche. Bien que la question ne soit pas spécialement envisagée dans les textes, il ne nous paraît pas douteux que la réponse à la question posée doit être affirmative. Cette solution nous paraît imposée par la généralité de la disposition des articles 5 et 5 ter de la loi du 15 avril 1829, modifiée par la loi du 24 septembre 1943 ; le premier de ces textes, sans faire aucune distinction, porte que « nul ne pourra se livrer à la pêche s’il ne fait partie d’une association de pêche agréée … et s’il n’a versé, en sus de sa cotisation, une taxe annuelle …, etc. » ; et l’article 5 punit d’une amende tout individu « qui se livrera à la pêche sans observer les prescriptions de l’article 5 », sans aucune distinction. Au surplus, cette solution est renforcée par l’analogie avec la réglementation de la chasse, qui exige l’adhésion à une société départementale et la délivrance du permis de chasse, même pour le propriétaire qui chasse sur sa propriété, à moins que cette propriété ne soit entièrement clôturée et attenante à l’habitation.

Et nous ajouterons que la solution serait la même si le cours d’eau non navigable traversait la propriété et ne la bordait pas seulement.

Hybridation en pisciculture

Delaprade,

Juin 1952.

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Si la fécondation artificielle est bien connue chez certains poissons tels que le brochet et les salmonidés, il y a deux problème biologiques assez mal connus de la grande majorité des pêcheurs et des pisciculteurs : celui de l’hérédité et celui de l’interfécondation entre espèces voisines. Ces problèmes sont généraux pour les éleveurs qui, en France, malheureusement, agissent trop souvent par routine, par flair ou par hasard, sans connaître les lois de l’hérédité qui sont à base de l’interfécondation.

Ces lois de base sont les lois de Mendel, le moine tchèque génial qui les a exprimées il y a près de deux siècles. En France, le grand maître de l’étude de l’hérédité et de l’évolution est le professeur Cuénot, décédé l’été dernier. L’étude de ses livres, bien que parfois assez ardue, s’impose à tous les généticiens.

Revenons à nos poissons et prenons la famille de salmonidés qui renferme des espèces très voisines. La fécondation artificielle chez les salmonidés est au point depuis assez longtemps pour que de nombreux essais de fécondation entre espèces voisines aient été tentés. Les espèces de salmonidés susceptibles, en France, de s’interféconder sont : le saumon de fontaine, la truite commune, l’omble chevalier, le saumon et la truite arc-en-ciel.

Définissons tout d’abord l’espèce : c’est l’ensemble des individus capables de se reproduire entre eux en donnant des produits féconds. Parmi les chiens, des races aussi différentes que le lévrier, le Saint-Bernard, le Pékinois ou le Basset peuvent s’accoupler et donner des enfants qui peuvent se reproduire entre eux indéfiniment ; aussi différente que soit l’espèce « chien » dans ses formes, c’est donc bien une espèce selon notre définition. Le cheval et l’âne, bien que certainement plus semblables entre eux par leur aspect extérieur qu’un Basset peut l’être d’un lévrier, sont des espèces différentes, car s’ils peuvent se croiser entre eux, leur produit (le mulet ou bardot) est infécond.

En matière de croisement végétal ou animal dont l’élevage est strictement contrôlé par l’homme, l’obtention de produits inféconds peut être intéressante si, comme cela se produit souvent, l’hybride, même infécond, présente de grandes qualités. C’est le cas du mulet, qui possède la sobriété et la rusticité de l’âne alliées à la force du cheval. C’est là d’ailleurs un cas général qui s’apparente au phénomène de l’hétérosis, bien connu des généticiens, que des races de la même espèce, les plus différentes possible et capables de s’accoupler, donne des produits doués de grandes qualités.

Revenons à nos poissons et plus exactement à nos salmonidés. Le sperme de saumon mâle est incapable de féconder des œufs de truite femelle et, au contraire, le sperme de truite mâle peut féconder dans une proportion de 50 p. 100 les œufs de saumon, mais donne un produit qui, selon les travaux de Demoll et Steinmann, serait infécond. En ce qui me concerne, j’ai réussi à féconder les œufs de saumon femelle avec du sperme de truite mâle avec 30 p. 100 de succès et j’ai obtenu des alevins très vigoureux. Malheureusement, la guerre de 1939 est venue interrompre les essais, et les bacs contenant ces alevins ont été jetés à l’eau sans que je puisse suivre l’évolution des hybrides.

Les diverses races de truites communes (trutta fario), truite de lac, truite de mer et truite de ruisseau, peuvent s’interféconder et la réussite est assurée à bien près de 100 p. 100. Au contraire, l’hybridation truite de ruisseau X truite arc-en-ciel donne des résultats nuls si la truite arc-en-ciel est mâle et la commune femelle, et on arrive à 5 p. 100 d’œufs fécondés si la truite commune est mâle et la truite arc-en-ciel femelle. Il en est de même entre la truite arc-en-ciel femelle et le saumon de fontaine mâle avec 5 p. 100 seulement d’œufs fécondés. Quant au croisement truite commune X saumon de fontaine, le résultat est pratiquement nul : on arrive à peine à féconder 1 œuf sur 2.000. L’hybridation ne réussit avec des résultats quasi certains qu’entre le saumon de fontaine et l’omble chevalier. L’hybride obtenu est fécond. Il est vrai que le saumon de fontaine et l’omble chevalier sont deux espèces très voisines, toute deux du genre Salvelinus et bien plus proches entre elles que ne peut l’être un saumon d’un saumon de fontaine. La question est d’autant plus curieuse que l’omble est un poisson uniquement européen originaire des grands lacs alpins, alors que le saumon de fontaine est originaire des États-Unis et du Canada ; ces deux poissons se sont rencontrés en raison de l’introduction relativement récente que l’on a faite en Europe de saumon de fontaine. Dans le lac de Gaube, au-dessus de Cauterets, où le saumon de fontaine et l’omble chevalier coexistent depuis quelques années, on peut constater l’existence de quelques individus présentant tous les caractères d’un hybride naturel de ces deux espèces. Ce serait là un cas remarquable et peut-être unique.

Un mot sur les méthodes de croisement de sang que pratiquent les pisciculteurs de truites arc-en-ciel. Ils échangent le produit de leurs alevinages, le plus souvent sous forme d’œufs fécondés, ce qui leur donne une nouvelle souche de reproducteurs qu’ils croisent avec leur propre souche. C’est là une excellente pratique au point de vue génétique.

Je résume ci-dessous le tableau d’interfécondation des espèces de salmonidés français :

Saumon femelle X truite mâle = hybride infécond.
Saumon mâle X truite femelle = aucune fécondation des œufs.
Truite X saumon de fontaine = hybride infécond.
Saumon de fontaine X omble chevalier = hybride fécond.
Truite arc-en-ciel femelle X truite de ruisseau mâle = 5 p. 100 d’œufs fécondés.
Truite arc-en-ciel femelle X saumon de fontaine mâle = 5 p. 100 d’œufs fécondés.
Truite de lac femelle X saumon de fontaine mâle = 1 œuf fécondé sur 2.000.
Truite de lac X truite de ruisseau = l’hybridation réussit à 100 p. 100.