La pêche à la volante.

P.Carrère

Juillet 1949

La pêche « à la volante » est une pêche rustique pratiquée, surtout en été, par les habitants des bords de la rivière, les « terriens » ainsi qu’on les nomme, et qui ne vont pas chercher midi à quatorze heures. Toutes sortes de cannes, souvent bricolées par eux-mêmes, plus ou moins bien réussies, courtes et longues ; toutes sortes d’insectes de saison, faciles ou difficiles à saisir, sont employés. J’ai vu même un pêcheur citadin, en vacances, se promener la canne d’une main et un rouleau attrape-mouches plein de mouches de cuisine, de l’autre ; s’en aller ainsi, plus ou moins englué, d’un coup à l’autre. Tous les insectes sont bons et sont utilisés ; mais beaucoup de pêcheurs s’imaginent avoir le meilleur et le cachent jalousement à votre approche : sportivité !

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Cette pêche s’adresse presque exclusivement au chevesne, mais aussi à la truite, à la vandoise. Quoique cette dernière se tienne surtout dans les grands courants en été, où certains pêcheurs la recherchent à l’insecte noyé avec une larve comme appât ; on en prend aussi quelquefois non loin des rives par ce procédé.

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La Truite albinos …

… et les lois de hérédité.

Delaprade,

Juillet 1952.

Les individus albinos existent dans bien des espèces animales. L’albinisme, on le sait, consiste en l’absence de couleur, notamment dans la peau, les cheveux et les poils, caractère souvent accompagné d’absence de couleur foncée dans les yeux, qui prennent une teinte rougeâtre.

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Dans l’espèce humaine, l’enfant, l’adolescent albinos a un teint pâle et blafard, les cheveux et les sourcils d’un blond incolore, les yeux légèrement striés de rouge. On connaît des variétés albinos fixées chez le lapin, la souris, le cobaye ; le merle blanc lui-même, malgré sa rareté, est un cas d’albinisme particulièrement net. Mais ce que peu de pêcheurs savent, c’est qu’il existe en France une variété albinos de truites arc-en-ciel : leurs reproducteurs se trouvent en captivité à la pisciculture domaniale de Thonon sur les bords du lac Léman. Dans les bassins cimentés de cette pisciculture, on peut admirer l’évolution de poissons incolores avec des yeux rouges, assez semblables, à première vue et dans l’eau, soit à de gros poissons, non point rouges, mais décolorés, soit, plutôt, à des ides mélanotes ou orfes. Mais il s’agit bien de truites dont la race albinos a été créée, isolée et maintenue pure depuis 1925 par Kreitman.

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La pêche à la sauterelle.

R.Portier

Juillet 1951.

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Après la saison fameuse de la « mouche de mai », qui, chez nous, dure du 15 mai au 20 juin environ, les résultats obtenus par le pêcheur à la mouche artificielle subissent une notable régression. Pour réussir à prendre régulièrement quelques truites, il faut pêcher en mouche sèche et savoir lancer avec légèreté et précision. Les confrères qui en sont capables ne sont pas très nombreux, et c’est pourquoi beaucoup d’entre eux recourent à la pêche aux insectes naturels, que nous dénommons « pêche à la volante ».

Parmi la multitude d’insectes pouvant être utilisés, les sauterelles ou criquets sont ceux qui rencontrent le plus d’adeptes, aussi bien pour la facilité de se les procurer que pour leur réelle efficacité vis-à-vis des poissons de surface. En effet, nul autre insecte n’est pris par eux avec plus d’avidité quand les eaux sont devenues basses et claires. Cela tient, sans doute, à la fréquence des occasions que ces poissons ont de les rencontrer dans leurs rivières ordinairement bordées de pâturages.

Les sauterelles, orthoptères sauteurs, sont bien connues de tous nos confrères, et il est inutile d’en faire le portrait. On commence à en trouver, chez nous, dès la fauchaison des prairies, mais ce n’est guère avant la mi-juillet qu’elles sont devenues assez grosses et assez résistantes pour bien tenir à un hameçon de taille raisonnable et pouvoir subir plusieurs lancers successifs sans se déchirer, ce qui demanderait un remplacement immédiat. Les meilleures sauterelles pour la pêche sont ces vertes, grasses et dodues, qui se rencontrent principalement dans les prairies en bon état de végétation. Celles des terrains secs et arides, dures et coriaces, sont beaucoup moins prisées du poisson. Il faut rechercher ses appâts le matin, à la rosée, heure où ils sont faciles à saisir, les placer aussitôt dans un récipient métallique grillagé, en forme de petite bouteille, et avoir la précaution d’y introduire préalablement quelques brins de luzerne ou de trèfle, humides qui maintiendront vos bestioles en bonne santé pendant plusieurs heures.

Suivant l’importance du cours d’eau, le matériel pourra différer : sur des rives bien découvertes, de longues cannes de 6 à 7m,50, en roseau ligaturé, souples et légères, feront fort bien l’affaire. Moulinet ou caoutchouc à la bannière ? Les avis sont partagés, mais je suis partisan résolu du premier. Bas de ligne long et assez fin : 2 mètres de racine 2 X, nylon 16/100, gut ou crin japonais de même force. Il doit pouvoir retenir, sans risque de casse, un poisson d’un kilogramme.

Beaucoup de confrères pèchent à la volante sans flotteur ni plombée ; c’est judicieux, car l’attention du poisson de surface se concentre sur le seul appât dont il a perçu la chute à distance et il se dirige aussitôt sur lui. Cependant, le pêcheur dont la vue est imparfaite a tout avantage à placer sur son avancée, à 1m,25 environ au-dessus de l’hameçon, une toute petite plume grise, qui indiquera les touches avec plus de sûreté que le fil seul. Le procédé s’impose d’ailleurs pour tous, en cas de grand vent, de fortes vagues ou de temps très sombre.

Dans les rivières d’importance moyenne, une canne de 4 mètres ou 4m,50, en roseau de Fréjus léger, suffit parfaitement. Les habitués de la mouche artificielle pèchent même fort bien à la sauterelle avec leur petite canne de 3 mètres en bambou refendu et ne sont nullement handicapés, au contraire.

Un point fort important est le mode de fixation de la sauterelle à l’hameçon. Disons, tout d’abord, qu’on portera de préférence son choix sur des hameçons à tige longue, fins d’acier et très piquants ; un léger avantage, à gauche ou à droite, n’est pas à dédaigner. On peut tout aussi bien enfiler l’intérieur du corps et faire saillir la pointe vers le fondement qu’adopter le mode contraire et la faire ressortir par le cou en la dégageant nettement. Les sauterelles de taille moyenne sont les meilleures, et les numéros 8 où 9 conviennent parfaitement comme grandeur d’hameçon.

En général, on ne plombe pas la ligne, si ce n’est dans les endroits profonds et sans courant : digues ou levées, afin que l’appât gagne un niveau inférieur et soit relevé ensuite par saccades. Cette façon de procéder amène souvent de très belles pièces.

Quoi qu’il en soit, le pêcheur a tout intérêt à lancer le plus loin et le plus légèrement possible, en évitant que l’ombre de sa canne ne se projette sur la rivière.

Les poissons de surface et surtout les chevesnes sont fort ombrageux. Ces derniers, dans certaines rivières, le sont même davantage que la truite, qui saisit souvent la sauterelle, au tombé, avec brutalité. Ne croyons pas, cependant, qu’un lancer un peu lourd soit une cause d’insuccès ; souvent ces insectes, effrayés par le passage du bétail, tombent à l’eau pesamment et n’en sont pas moins attaqués. D’ailleurs, ils restent peu longtemps en surface ; en s’agitant, ils s’imprègnent de liquide, sombrent et se noient assez vite. C’est donc son fil que le pêcheur doit surveiller. Tout arrêt, tout déplacement, toute tension de la bannière doivent faire supposer une touche et provoquer le ferrage à bref délai. Le coup de poignet, souple et net, est donné dans le sens inverse de la fuite du poisson, pour avoir peu de ratés.

Le plus souvent, les prises du pêcheur à la volante n’ont rien de sensationnel : 200, 300, 400 grammes sont leurs poids habituels, et seul leur nombre peut compenser le poids. Il ne faut donc pas hésiter à les amener carrément quand le bas de ligne est construit pour résister à un kilogramme de traction. On peut, d’ailleurs se faire suivre d’une petite épuisette portative légère.

Si, par hasard, le captif dépasse la mesure ordinaire, il faudra le fatiguer, le noyer selon les règles bien connues et ne l’épuiser qu’au dernier moment, quand il sera complètement pâmé.

N’oublions pas que, dans l’eau, votre prise ne pèse que son propre poids diminué de celui du volume d’eau qu’il déplace. Ce sera donc fort rarement excessif. Le pêcheur qui conserve son sang-froid résiste, cède, résiste encore, vient presque toujours à bout de retirer son captif, fût-ce même une belle pièce. En tout cas, je ne puis que le souhaiter à nos confrères qui auront la chance de voir leur sauterelle happée par un beau poisson.

Repeuplement des rivières à salmonidés

Delaprade

Juillet 1950

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Dans une précédente chronique, j’avais présenté les vastes possibilités offertes pour le repeuplement des rivières à salmonidés par la récente découverte de l’inspecteur des Eaux et Forêts Vibert d’une boîte et d’une méthode simple et pratique qui a fait l’objet, en 1949, d’une communication à l’Académie d’Agriculture.

Cette boîte d’alevinage, dite « boîte Vibert », va sortir en série pour la prochaine saison hivernale. Le principe de la méthode m’avait fort séduit et j’avais demandé à son auteur un certain nombre de ces boîtes pour vérifier moi-même les résultats obtenus. Un peu partout, des présidents de sociétés et de fédérations de pêche ont également procédé à de tels essais ce printemps. En ce qui me concerne, j’ai obtenu des résultats probants et je n’hésite pas à recommander l’utilisation de la boîte Vibert, qui, mise entre les mains de pêcheurs soigneux et connaissant le mode d’emploi, peut donner, dans la majorité des cas, des résultats meilleurs que les déversements d’alevins ; comme en toute chose, il ne faut pas être absolu et, dans certains cas, l’alevinage restera préférable, mais il est certain que, huit ou neuf fois sur dix, la boîte Vibert donnera de meilleurs résultats.

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Je ne reviens pas sur la description de cette boîte, mais j’insiste sur les détails de sa pose, détails qui ont la plus grande importance pour la réussite, car, dans les quelques échecs enregistrés au cours de la campagne de cette année, il y a toujours eu faute grossière dans la pose. Il est bon également de revenir sur quelques notions sommaires et de rectifier certaines erreurs.

Des expériences anglaises, mais surtout américaines, ont montré, ces dix dernières années, que les alevins de salmonidés issus de la reproduction naturelle, c’est-à-dire enfouis l’hiver par les géniteurs sous les graviers, avaient, en moyenne, un taux de survie au bout d’un an quatre fois plus élevé que celui des alevins provenant de pisciculture ; autrement dit, pour faire des truitelles, il faut quatre fois plus d’alevins de pisciculture que d’alevins de production naturelle, ce qui se comprend aisément, la rivière étant une jungle où l’alevin civilisé est beaucoup moins adapté à la lutte pour la vie que l’alevin né sur place.

Pourquoi, dès lors, déverser, des alevins de pisciculture ? Tout d’abord, pour compenser le déficit des géniteurs dû à la multiplication du nombre des pêcheurs ; ensuite et surtout, parce que si la nature laissée à elle-même réussit mieux sa reproduction que le meilleur des pisciculteurs, les frayères, c’est-à-dire les bancs de cailloux et de graviers parcourus par un courant rapide, sont, par le fait de la civilisation, de plus en plus rendues stériles par l’envasement et l’ensablement, dont l’origine se trouve dans les travaux de l’homme, dans l’extension des cultures et surtout dans le déboisement des montagnes. Ceci pose la question de l’aménagement et de l’amélioration des rivières à salmonidés et de leur maintien en bon état de production par des travaux simples, question que nous examinerons plus tard et qui constitue certainement le problème primordial qui se pose pour les pêcheurs de salmonidés. Mais revenons à l’emploi de nos boîtes Vibert.

Des nombreuses expériences faites par l’auteur, de celles qui ont été faites par diverses personnes et de celles que j’ai opérées moi-même, on peut tirer les conclusions suivantes :

Les œufs, mis au nombre d’un millier dans une boîte de 150 centimètres cubes environ, sont placés dans des conditions presque naturelles, les œufs frayés dans la nature n’étant pas isolés sous les cailloux, mais enfouis par poches de plusieurs centaines sous quelques centimètres de graviers. Alors que, sur les clayettes des piscicultures où ils sont disposés sur un même plan et sur une couche, les œufs morts doivent être sortis chaque jour pour éviter la contamination des autres dans la nature, l’absence de lumière sous les cailloux, d’une part, le taux de gaz carbonique entretenu par la respiration de la masse d’œufs, d’autre part, font que les bactéries et les parasites ne se développent que difficilement. Les boîtes chargées de mille œufs étant commandées auprès de piscicultures spécialisées et agréées, il est nécessaire, à la réception du colis de boîtes, de vérifier l’état des œufs par transparence ; sauf accident, il ne doit pas y avoir plus de quelques œufs blanc opaque dans la grande masse d’œufs vivants translucides. Pour le cas où les boîtes arriveraient au destinataire par temps de crue, qui empêcherait l’immersion, il convient d’emballer les boîtes dans des caisses, à l’obscurité totale, dans un endroit frais, en entretenant au-dessus une provision de glace qui, en fondant, maintiendra les œufs vivants tout en retardant leur évolution. Au moment de l’immersion, les boîtes sont distribuées à raison de vingt par personne et mises dans des musettes ou des paniers de pêche garnis de mousse humide.

Le choix des lieux d’immersion est à la base même de la réussite. Dans les rivières à truites n’ayant pas de risques de dépôt de sable ou de vase, à courant rapide, presque toutes les gravières peuvent convenir. On choisira de préférence des graviers de taille comprise entre 3 et 10 centimètres, parcourus par un courant vif. Dans les rivières à crues charriant du sable et de la vase, il est absolument nécessaire d’enfouir les boîtes dans les emplacements où l’accélération du courant, naturelle ou artificielle, empêche la vase ou le sable de se déposer ; on recherchera d’abord les frayères naturelles des truites, qui sont, par définition, les meilleures et qu’on trouvera le plus souvent dans les têtes de raides, sous les petits barrages naturels et artificiels, et les gravières en aval d’une veine liquide étranglée entre deux rochers. Dans certaines rivières du type normand, on trouvera de telles gravières parcourues par un bon courant sous les chutes de moulins et derrière les piliers de ponts. Il sera d’ailleurs, très facile de déposer des cailloux et de petits barrages formant déflecteurs de courant.

Quant à la pose de la boîte proprement dite, il faudra, avec une binette ou une fourche de jardinier, faire un trou de 20 à 30 centimètres dans les graviers en les remuant pour que le courant en élimine le sable et les débris. On regarnira légèrement le fond du trou avec 4 ou 5 centimètres de graviers bien lavés par le courant, et on placera une boîte qu’on recouvrira d’abord de quelques gros cailloux avant de la recouvrir de graviers normaux ; ainsi, les vides qui existeront contre la boîte permettront, d’une part, l’arrivée de filets liquides, d’autre part, la sortie des alevins vésicules.

Parfois même, on peut avoir intérêt à faire un trou dans le gravier, comme le font la truite et le saumon, et placer la boîte dans la partie aval du trou, où la pente est bien exposée au courant. Si les galets sont gros, on peut atteindre facilement 25 centimètres ; si les galets sont fins, ne pas dépasser 3 à 5 centimètres.

Il ne faudra pas hésiter à passer du temps à choisir les emplacements et à bien poser la boîte, et même à pratiquer quelques travaux élémentaires pour accélérer le courant, en construisant, par exemple, quelques épis de gros cailloux en V. Ce sont toutes ces précautions qui donnent les meilleures chances de succès.

Il est tout de même intéressant de contrôler les résultats obtenus ; il faudra donc repérer certaines boîtes-témoins, au besoin au moyen d’un fil de fer, de façon à compter les œufs morts restés dans la boîte après éclosion des alevins ; par différence avec la charge de la boîte, on obtiendra le nombre d’alevins éclos qui se sont répandus sous les graviers.

Dans mes propres expériences faites ce printemps, le taux de réussite a été jusqu’à 100 p. 100, n’ayant pas trouvé un seul œuf mort dans les boîtes ; dans les autres cas, le pourcentage de réussite a été de 92 à 95 p. 100. Quant aux alevins produits, j’en ai trouvé quelques-uns dans les boîtes qui étaient particulièrement vigoureux et, comparativement, plus vigoureux que ceux issus des mêmes reproducteurs élevés en pisciculture.

Des expériences faites cette année, il résulte qu’en eau limpide et rapide le rendement va de 85 à 100p. 100, et ce rendement doit être trouvé chaque fois qu’il y a eau limpide, à courant assez vif, et qu’il n’y a ni envasement ni ensablement. Les échecs enregistrés l’ont été parce que l’une de ces conditions n’avait pas été observée ; il n’y a tout de même pas lieu de s’étonner si, dans une boîte enfouie dans une gravière couverte de vase, tous les œufs sont morts d’étouffement.

Les expériences de cette année nous ont convaincu des avantages de la boîte Vibert, qui, n’étant à déconseiller que dans le cas de rivière à cours lent et à fond envasé, nous donnera, dans tous les autres cas, des alevins acclimatés à la rivière, plus vigoureux que les alevins d’élevage et sans maladies, très souvent contractées en pisciculture, et à des prix bien moindres.

Je crois qu’un grand avenir est promis aux boîtes Vibert en France. Je ne puis qu’inciter les propriétaires de parcours à truites à les essayer, à condition, bien entendu, qu’ils soient bien décidés à appliquer scrupuleusement les conseils qui leur sont donnés en la matière.

La truite en montagne.

J.Lefrançois

Juillet 1950.

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Dans un petit livre traitant de la pêche en Dauphiné, j’ai réparti les poissons en trois zones : plaine, altitude moyenne, haute montagne.

Cette répartition d’apparence spectaculaire a pour but de mettre en relief spontanément les conditions de vie très différentes dans lesquelles se trouve placé un même poisson sous l’influence de l’altitude. Il est ainsi aisé de constater que ces conditions de vie sont inversement proportionnelles à la progression et d’autant plus difficiles que l’altitude augmente, et ceci jusqu’au point crucial où, les eaux étant stérilisées par le froid, le poisson ne peut plus vivre.

La connaissance des conditions de vie du poisson est indispensable au pêcheur. Aussi cette sorte de classification en zones dans un livre traitant de la pêche avait retenu l’attention de l’éminent professeur Léger.

Il l’avait trouvée « explicite », et on sait avec quel enthousiasme il pratiquait lui-même notre sport.

C’est à ce titre que j’en fais ici le rappel, et aussi en souvenir du vénéré savant qui, jusqu’à sa mort, m’honora du trésor inappréciable de son amitié.

La plaine ne nous intéressant pas aujourd’hui, l’altitude moyenne pas davantage, bien qu’elle soit, avec raison, la zone de prédilection du pêcheur montagnard, nous pénétrons immédiatement en haute montagne. Le terme sera interprété par nous comme région alpine comprise entre 1.500 et 2.500 mètres. Il serait discutable au seul point de vue touristique.

Ceci posé, je déclare qu’en raison directe des conditions de vie du poisson, c’est-à-dire du milieu où il se trouve et dans lequel il ne faut pas voir uniquement l’eau, mais un cumul de facteurs, savoir : la température, l’absence ou la rareté de la végétation aquatique, la nourriture réduite à une faune très spéciale, la transparence inouïe d’un liquide révélant ou reflétant le plus petit détail, la violence et la soudaineté des perturbations, etc. …, la pêche en haute montagne est tour à tour impossible, difficile, facile, voire d’une déconcertante facilité — nous allons étudier quelques cas typiques ; quant au poisson, il sera invariablement la truite.

L’ennemie n° 1 du pêcheur montagnard (elle est femelle), c’est l’eau de neige. En plaine, chez nous, quand un de nos collègues s’approche de la rivière, sa canne en faisceau sous le bras, scrute le liquide, hoche la tête et s’en va sans « déplier », c’est qu’il a vu l’eau de neige. Qu’est-ce donc que l’eau de neige ? Du sorbet fondu que l’homme de l’art reconnaît d’instinct. L’eau de sorbet, forte ou très forte, a un aspect laiteux, glacial. Elle véhicule en suspens dans sa masse, et non pas seulement en surface comme il est de règle après une forte pluie, des fétus d’herbes sèches, d’infimes radicelles, des feuilles mortes, des brindilles, des plumes d’oiseau, des mousses, etc. …, tout ce que la neige en fondant arrache aux pâturages des sommets. Bref, notre homme est reparti, pensant : « Je reviendrai », et sa canne n’aura été pour lui qu’un symbole, tout comme le parapluie de feu M. Chamberlain. En haute montagne, on ne revient pas si facilement.

La question ne se pose même pas au printemps pour les torrents. Il faut attendre juillet ou août, suivant les fantaisies du vent qui, plus que le soleil, précipite la fonte quand il ne provoque pas une nouvelle chute de neige. Ainsi, je me rappelle une nuit de 15 août passée sous le « marabout » au camp des Rochilles (massif du Galibier), dans le fracas d’un orage effroyable, et, au matin, l’inoubliable vision du petit lac du Serpent s’offrant en vert clair comme une émeraude dans la blancheur d’un écran immaculé — il avait neigé !

Le meilleur mois sera septembre. C’est le seul mois de l’année où les eaux sont à peu près stables, mais il faut compter avec les jours déjà courts et les nuits froides. Le citadin hésitera souvent à tenter sa chance. Cette pêche est donc pratiquement réservée aux campeurs robustes et aux montagnards des haberts. Sur place eux seuls peuvent profiter de l’instant favorable donné par les premières lueurs du jour, le crépuscule, la veille d’orage ou l’averse propice.

Heureux le temps où notre « Alpinus », hôte permanent du berger, lâchant à point le fusil pour la gaule, pouvait profiter de l’exceptionnel avantage et réserver ainsi à ses « inséparables » ces monstrueuses agapes où les truites marbrées des torrents alpins disputaient la succulence aux brochettes d’ortolans en manière de « préambule ». Les jours se suivent, mais se ressemblent de moins en moins.

Donc premier gros écueil, l’aléa de la tentative.

Supposons que, chance inespérée, nous tombions un jour possible. Quelle amorce présenter à la truite ? Ver de terre ? Non, il lui produirait l’effet d’un saucisson de Lyon. Asticot ? Ver d’eau ? Pas davantage, la truite les ignore. Peut-être une « patache » (larve ecdyure), mais, beaucoup mieux, un « ver bleu » (larve probable du rhyacophile). Aurons-nous sous la main ces précieuses amorces ? J’ai parlé d’eau de cristal. Dans cette eau, seul le minuscule ver bleu est relativement abondant, donc peut-être accepté. On ne le trouve que sur place. Il faut, par conséquent, le cueillir dans son élément, pieds nus, pantalons retroussés ou préférablement enlevés, — je laisse à d’autres cette jouissance par le bas d’une température de glace. Quand on a les vers, il faut savoir s’en servir, car ils sont d’une manipulation délicate et je n’envisage que pour la forme les approches de la truite en terrain découvert par des procédés rampants ou « croupetonnants » avec la gaule à bout de bras ; je préfère dire que, dans ce cas péjoratif, la pêche est pratiquement impossible, tout au moins au commun des mortels.

La pêche sera moins difficile si le pêcheur, bien pourvu de l’amorce appropriée fournie par un indigène, s’attaque à une eau troublée par une pluie récente, ou à des gouffres à parties bouillonnantes, car il aura encore pour lui l’atout de l’agitation gazeuse suppléant en partie à sa dissimulation insuffisante.

Il augmentera ses chances par une pêche toujours en amont avec une gaule aussi longue que possible.

Il fera des mouvements très lents. Bien entendu, il aura des vêtements couleur de pierre. La grosse difficulté sera une prospection en terrain scabreux. J’ai vu en action, dans des gorges paraissant inaccessibles, de véritables acrobates chaussés d’espadrilles ; ils capturaient des truites de grosseur moyenne commandées par l’hôtel de la station la plus proche. Ce n’était que du poisson, mais je gage que, si sa valeur avait été calculée d’après le danger couru, son prix honnête eût été exorbitant. La pêche sera donc rarement facile dans les torrents ; j’ai cependant entendu affirmer par des montagnards habitant les plus hauts villages que, certains jours très chauds d’octobre, les truites, affamées par l’approche du frai et très excitées, sautaient sur n’importe quoi ; je n’ai jamais pu le constater. En octobre, la pêche est interdite. À la décharge des montagnards, je dirai que d’une part pour eux la période autorisée est réduite à l’extrême, que d’autre part ces braves gens, brouillés dès la naissance avec des règlements qui ne semblent faits que pour les touristes, prennent le poisson comme le gibier quand l’occasion rare se présente. Nous connaissons trop l’âpreté de leur vie pour ne pas les absoudre de ce péché véniel.

En haute montagne, heureusement ! il n’y a pas que des torrents plus ou moins tributaires des glaciers. Il existe aussi pour le plaisir des yeux et le contentement des pêcheurs une foule de petits lacs admirables encore peuplés de truites. Il serait possible d’en aménager beaucoup d’autres si ces tentatives coûteuses, souvent hardies, n’étaient pas jugulées par la menace permanente d’une destruction certaine, officieuse ou officielle; je dénonce par là l’action néfaste du dynamiteur clandestin, opérant pour son commerce particulier, et l’entreprise tout aussi pernicieuse de l’industriel « perceur de lacs ». Notre position de pêcheurs uniformément bernés et lésés ne nous permet pas de faire, entre ces destructeurs, une distinction d’ordre purement moral.

Dans ces lacs d’altitude, la pêche n’exige aucune technique spéciale. Elle est par conséquent facile, parfois même, nous l’avons laissé entendre, d’une facilité déconcertante. La réussite, qui n’a rien à voir avec la technique, dépendra moins de l’adresse du pêcheur que de son endurance physique ou de son flair à tomber sur l’époque, le jour et l’heure favorables.

Les sportifs pratiqueront la pêche au lancer léger et lourd, suivant leur préférence, ainsi que la pêche à la mouche sèche, les autres pourront pêcher … au bouchon s’ils consentent à passer la nuit sur place.

Une époque toujours excellente pour le lancer sera celle de la débâcle des glaces. Elle a lieu, suivant les années, en juin ou juillet. Le pêcheur qui peut en profiter a bien des chances pour faire, pendant cette courte période, ses plus belles prises. J’ai connu un fort pêcheur d’Allemont (Oisans) qui prospectait régulièrement à cette occasion les petits lacs « des Rousses » (Alpe-d’Huez pour les amateurs de ski) et y capturait des truites énormes. J’ai eu moi-même l’occasion d’y pêcher plusieurs fois. Malheureusement, la dynamite y a fait de grands ravages, et j’ignore s’ils ont été repeuplés.

Quant au jour propice, le touriste qui ne campe pas n’a guère l’occasion de le choisir. Par une journée de calme absolu, il ne fera pas grand’chose. Un vent léger améliorera grandement la situation, qu’il souffle du nord ou du sud. Bien entendu, l’approche d’un orage sera une coïncidence remarquable, mais malheur au pêcheur qui se laissera surprendre. En quelques minutes il sera sûrement transformé en éponge, peut-être lapidé par la grêle, et il risquera cent fois d’être foudroyé en raison du relief offert par sa personne.

Reste l’heure. Les heures extrêmes sont généralement les meilleures. Toutefois, un pêcheur ne doit jamais perdre courage. Ici, comme en bas et peut-être davantage, dans la journée, il y a toujours l’heure H. Il faut la saisir. Pour cela, il est indispensable de faire toutes les heures un essai d’une dizaine de minutes. Si une attaque se produit on peut être certain qu’elle sera suivie d’autres. Enfin, dans les lacs, le poisson s’anime dès la tombée de la nuit. La nuit venue, il tourne inlassablement, à la manière d’un cheval de cirque, en quête des vers et insectes tombés à l’eau. Sur les bords d’un petit lac des Sept Laux (Oisans), lanterne électrique à la main, en attendant le lever du jour, nous avons pu observer une grosse truite très affairée à donner des coups de nez contre la rive, exactement sous la semelle de nos souliers. La moitié de son corps émergeait à l’air libre en raison de la faible profondeur. Elle s’efforçait d’extirper un lombric assez mal inspiré pour sortir de terre à fleur d’eau.

C’est cette habitude de tourner en rond qui sera utilisée pour la placide pêche au bouchon. Donc, lorsque la lune bat son plein, il suffit de disposer une batterie de gaules armées de lignes solides, de préférence en fort nylon, avec flotteurs et vers de terre, puis d’attendre le derrière sur le gazon. On prendra des truites plus facilement que des tanches. Nous en avons été témoin en voyant pêcher de cette façon au lac Lovitel (Oisans) papa, maman et les enfants. À vrai dire, ils ne faisaient aucun bruit et, avant d’être sur eux, nous les prenions pour des moutons couchés.

La pêche au clair de lune ne passe pas pour réglementaire, mais, je l’ai dit, l’altitude excuse, ou du moins autorise, une entorse au règlement. Quant au charme que peut éprouver ce grand philosophe que l’on nomme pêcheur, lorsqu’il est seul avec son art par une belle nuit au bord d’un lac scintillant sous la lune, loin de tout bruit humain, je le suppose trop paradisiaque pour qu’il puisse être effleuré d’une critique.

Par clair de lune et temps calme, la pêche à la mouche sèche donne des résultats surprenants dans les lacs. Des jets normaux suffisent parfaitement. Les truites sont sur les bords. Toutefois, l’exécutant devra se méfier de son ombre tout aussi révélatrice que par le plein soleil.

Dans cet exposé, le lecteur ne voudra bien voir qu’une sorte de peinture grossière par laquelle j’ai essayé de traduire l’impression d’ensemble qui résume pour moi trente années de pêche honnête en montagne ; il n’est question que de notre Dauphiné. Il faut bien toute une vie pour le connaître, et certes je ne prétends pas avoir tout vu ; j’ai cependant conscience d’avoir porté mes « tricouni » partout où je pouvais espérer rencontrer la truite sans me livrer à de dangereuses acrobaties.

Où sont les truites ?

Marcel Lapourré

Délégué du Fishing-Club de France.

Juillet 1952,

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La connaissance de l’eau est un atout majeur dans la pêche à la truite. Aussi ne devons-nous pas nous étonner si un paysan, qui connaît chaque pierre de la rivière, réussit de beaux paniers avec des engins archaïques, alors que le sportsman, équipé selon la technique moderne, compte seulement deux ou trois truites à la fin de la journée.

Il est vrai que je considère, dans ce cas, le pêcheur sélect comme un profane.

Le vrai praticien, lui, ne doit pas être dérouté en contactant un cours d’eau pour la première fois ; il doit savoir lire l’eau, selon l’expression consacrée du vocabulaire halieutique.

Que signifie donc cette formule qui s’avère, à l’expérience, indiscutablement exacte ?

« Lire l’eau », c’est savoir situer, presque à coup sûr, l’habitat de prédilection des truites et la cause de cette préférence ; c’est deviner le repaire des grosses pièces, c’est connaître, à priori, où nous pourrons espérer une capture.

Évidemment, comme dans toute chose, il y a des exceptions, bien rares cependant, des « impondérables » qui modifient la règle habituelle, mais, en général, un initié se trompe rarement.

Nous voilà donc sur le bord d’un torrent, vif, cascadeur, chaotique, roulant un faible volume d’eau. Il forme une suite de cascatelles, de gouffres en miniature, faisant suite à de minces filets d’eau, épars parmi les blocs.

La truite est au pied des petites chutes, contre la roche en encorbellement, sur ou sous l’eau ; elle est plus en aval si le petit gouffre s’étend suffisamment. C’est le domaine du pêcheur au ver, à la sauterelle, au vairon casqué ; il péchera presque à coup étant donné l’étroitesse du « coup » ; l’appât sera certainement vu d’un point quelconque du poste de chasse et la truite bondira tout de suite.

Posez l’appât en haut de la chute, laissez-le suivre l’eau, dans la descente, fil bien tendu, et maintenez-le. La touche sera immédiate et brutale.

Si le courant disparaît sous un bloc, laissez-y filer votre ver, pas trop profondément cependant, il y resterait. Extraire une truite assez forte dans ces conditions donne une bien vive émotion.

Puis le torrent s’élargit, s’enfle par l’apport de ruisseaux ; il a perdu sa turbulence et de larges places, parfois profondes, précèdent les petites chutes ou leur font suite.

Péchez partout, sauf si les radiers sont absolument sur un fond lisse et sans obstacles. C’est d’ailleurs un principe bien établi qu’une nappe d’eau à fond égal, aux rives bien nettes, n’est pas un coin à truites.

On ignore, il est vrai, si les berges sont creuses ; prospectons-les donc d’abord, nous ferons le milieu ensuite.

L’adversaire étant visible, le travail de recherches sera bien simplifié.

Voilà le torrent devenu rivière de montagne, assez large et profonde ; il s’est assagi, ne montrant que par endroits des velléités de rébellion et d’indépendance.

Péchons encore et toujours derrière les obstacles, dans les petits remous, mais la pleine eau sera bonne également, surtout si le fond est tapissé de grosses pierres, de blocs rocheux ; ce sera un endroit bien peuplé, sur lequel nous devrons insister. Toutes les pêches y sont à conseiller, surtout à la mouche, au lancer léger et à l’insecte. Le poisson nageur, manoeuvré lentement, amont-aval, sera très meurtrier, le vairon mort également.

Il faut s’attendre, à chaque lancer, à voir surgir une truite entre les blocs ; elle saisira votre leurre ou votre appât au passage et rejoindra sa cachette. À vous d’être prompt dans votre réflexe de ferrage.

Plus la progression du leurre sera lente, plus vous aurez chance de réussite.

La meilleure rivière aura de 50 centimètres à 1 mètre de profondeur.

Les nappes d’eau peu profondes, les gués, les radiers minces ne seront peuplés que le soir, au crépuscule, et la nuit. À ces moments, toutes les truites sont en chasse dans ces lieux déserts pendant la journée et sur les bords.

Attendez-vous, à tout instant, à piquer la grosse bête de plusieurs livres. Je l’ai déjà dit, mais je le répète : ne relâchez pas votre attention, même sur quelques centimètres d’eau.

Enfin, nous voilà dans la plaine : l’eau coule bien sagement, mais avec du courant tout de même, un courant d’huile, bien lisse, couchant les longues chevelures d’herbes qui ondulent et semblent vivre, tantôt roulant le sable ou frottant les galets.

C’est la rivière à truites type standard, le chalk-stream des Anglais, sur lequel seule la mouche sèche est autorisée.

La truite est partout, mais devient d’une méfiance extrême ; cela tient probablement à l’absence de gros obstacles qui limiteraient sa vue.

En tout cas, tenez-vous loin du bord le plus possible et péchez en remontant.

Que de belles heures en perspective pour un pêcheur à la mouche flottante : les truites y sont de belle taille, la nourriture étant abondamment fournie par les larves qui pullulent dans les herbiers. Ajoutons, cependant, que les bons pêcheurs, seuls, pourront y espérer du succès.

Que les novices fassent donc leurs premières armes en montagne ; ils se familiariseront avec leurs futurs adversaires et deviendront aptes, ensuite, à se mesurer avec les ténors de la rivière.

Il y a toujours des truites dans les chevelures d’herbes ; si elles sont en chasse, vous les apercevrez dans les coulées ; sinon, elles jailliront du fouillis même, pour cueillir votre appât ; à vous de manoeuvrer pour qu’elles ne l’emportent pas dans leur domaine, auquel cas il faudrait lui dire adieu.

Dans les grands gouffres, il est inutile de pêcher en profondeur, sauf peut-être au vairon casqué. Recherchez plutôt la fin du « pool », à l’endroit où le fond se relève et où le courant reprend visiblement sa course.

Les derniers mètres — le dernier surtout — avant une chute sont excellents ; sitôt l’adversaire piqué, bousculez-le, en penchant vivement la canne, fil tendu, et empêchez-le de sauter vers l’aval : il serait perdu.

Votre habileté vous permettra de l’amener vers l’amont ou sur votre bord, où vous le cueillerez vivement à l’épuisette. La lutte est palpitante si la touche a lieu très près du bord de la chute, et on n’arrive pas toujours à éviter le désastre, quand la bête est de belle taille …

Je regrette d’être obligé d’écourter cette causerie, mais résumons-nous :

Torrents étroits. — La truite sera, dans les petites chutes, au pied du rocher.

Torrents importants. — Mêmes postes d’affût ou de repos, mais toutes les parties accidentées d’un certain profond sont à prospecter.

Rivières de montagne. — Tous les endroits de moyenne profondeur, coupés d’obstacles, bordés de caves, sont de bons coins à truites. Ne faites les courants minces que le soir, très tard.

Rivières de plaine. — Les truites habitent les herbiers et encore les obstacles de fond ; péchez en surface ou légèrement en dessous, à la mouche, à la sauterelle sans plomb, au vairon mort ; près du fond, au casque ou au ver.

En règle générale, la truite se tient où le courant lui apporte sa nourriture ; elle s’abritera parfois au ras du rocher tout au bord, sous une voûte de plantes saxatiles ou une branche feuillue.

Un bon conseil : pendant la fermeture, allez vous promener au bord de l’eau ; repérez-les belles truites, vous les retrouverez à l’ouverture, car elles ne quittent pas volontairement leur repaire.

D’ailleurs, quand une truite disparaît, une autre la remplace peu de temps après. C’est une constatation irréfutable.

Et maintenant, bonne chance !

La Truite du Pont

J. Lefrançois Juillet 1951

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Au cours de l’été 1946, si j’ai bonne mémoire, un honnête commerçant de Renage (Isère), M. M …, qui m’avait fait l’honneur d’acheter chez l’éditeur deux exemplaires de ma prose, était venu me demander de les lui dédier. Comme je m’acquittais de cette agréable mission, M. M … me proposa une partie de pêche au lieu de mon choix, en compagnie de son fils R …, spécialiste du lancer léger, mais sportif complet. Je lui proposai un essai à Saint-Genis-d’Aoste, dans le dernier tronçon de notre magnifique Guiers, soit entre la ville de Saint-Genis et le Rhône. J’avais eu, plusieurs fois, l’occasion de prendre dans cette partie du torrent, agréable à pêcher malgré la végétation encombrante des rives, du poisson très varié : brochets, perchettes, truites, et surtout de très gros chevesnes. Je me souviens notamment d’une bagarre importante avec un « meunier » d’environ 2 kilogrammes que je maintins longtemps entre deux buissons d’épines surplombant un fond à fort courant et qui finalement m’échappa par suite de la défaillance imprévisible d’un « triple » mal trempé. L’unique branche incrustée dans la large gueule du poisson s’était affaissée jusqu’à l’horizontale. On sait que, pour prendre le chevesne, très méfiant, il faut des cuillers assez petites, parfois minuscules, et des triples fins d’acier, faisant dans l’eau « pattes de mouche ». Ce genre d’accident est rare. Bref nous arrivâmes à Saint-Genis vers neuf heures du matin, par une journée très chaude.

M. M … père, simple chauffeur à l’occasion, avait amené avec son grand fils un tout jeune neveu qui s’avéra tout de suite un débutant entraîné à très bonne école.

Le Guiers était assez bas. A treize heures, nous n’avions pris que quelques chevesnes moyens et deux où trois perchettes, en somme peu de chose. La pêche était pratiquement finie ; nous décidâmes sagement de déjeuner sur place et de faire une sieste confortable à l’ombre des peupliers, tout en nous réservant au retour un crochet par le Pont-de-Beauvoisin. Nous avions envie d’y faire quelques emplettes touchant l’exercice de notre sport.

Nous débarquâmes au Pont-de-Beauvoisin à 17 heures. L’aimable tenancier de l’important magasin du bourg où se vendent tous les articles de papeterie, librairie, maroquinerie, articles de pêche, etc. (j’en passe), est aussi un excellent et enragé confrère in partibus. Tout en prospectant le matériel halieutique, on parla naturellement truites, captures spectaculaires ou plus modestes, etc., etc. … La conversation s’anima très agréablement. « Si vous voulez vous rincer l’œil, nous fit l’honorable interlocuteur, car c’est tout ce que vous pourrez faire, allez sur le pont. Vous verrez, sous vos pieds, une pièce magnifique. C’est une truite de un kilogramme. A 100 grammes près, je ne me trompe pas, croyez-moi. Elle est là depuis le printemps, en chasse presque perpétuelle. Elle s’est adjugé la bouche de l’égout.

» Elle tourne en rond comme un cheval de cirque en poursuivant tous les intrus, notamment une congénère d’une bonne livre, marbrée de noir, et trois autres de 100 à 200 grammes. Son rayon d’action est limité par une pierre de 50 kilogrammes environ, située à 25 mètres de l’égout. (On ne saurait être plus précis.) Elle y repasse à chaque tournée, s’y frotte, s’y repose aussi, car c’est à la fois son home et sa cache pour l’affût ; je la connais bien, vous voyez. Je suis à côté et la considère un peu comme mienne … Je l’ai déjà essayée, je ne sais combien de fois, avec toutes les amorces possibles, naturelles ou artificielles : il n’y a rien à faire … J’en ai pris cependant d’aussi grosses cette année dans le même secteur ; je n’en suis pas à mon coup d’essai … Mais allez vous rincer l’œil, messieurs, cela fait toujours plaisir … »

« On y va ? » questionne M. M… fils, après avoir payé et mis en poche ses mouches, cuillers, etc. … « Je vais chercher les cannes », ponctua M. M… neveu. « Peuh ! pensai-je, si vous y tenez, mais une seule suffira. Apportez seulement celle de votre cousin … » La voiture était à deux pas. Le jeune homme revint en courant, chargé de « tout le matériel », y compris l’épuisette télescopique, sous l’œil amusé … et un peu goguenard de l’honorable confrère … « Bonne chance, on ne sait jamais … » Non ! on ne sait jamais.

Du haut du pont, nous repérâmes immédiatement la grosse truite, la « marbrée » d’une livre et les trois petites … Quelle pièce ! Un bon kilo, c’est vrai … M. X … ne nous a pas menti … « Essayons-la ! … — A vous l’honneur, fis-je à mon enragé compagnon, vous êtes plus adroit que moi. »

Par un vieil escalier de pierre usé et sale, nous descendîmes sans bruit, jusqu’au ras de l’égout. Inutile de dire que, dans cette approche à trois, nous avions fait le gros dos avec une conscience digne du plus fin chasseur d’alouettes. La grosse mère, confiante, continuait son trafic.

Avec une maestria remarquable, M. M … lui lança sa cuiller à un mètre du museau. Le léger papillon de métal se posa sur l’eau sans faire une ride et la pénétra en tournant. Un maximum de perfection. La truite se précipita sur l’engin, l’examina de près, parut s’y intéresser, le suivit … mais se garda bien d’y toucher. Évidemment, elle en avait vu tourner bien d’autres. « L’affaire est jugée », pensai-je. Mon pêcheur s’obstina, recommença trois fois, changea son leurre, mit enfin un devon. La tactique de la belle demeura immuable : une projection, un examen, une poursuite de quelques mètres pour rire, un retour à la pierre : en somme, en langage de poisson, l’impoli « retour à l’envoyeur ». Mon passionné collègue était aussi observateur. « Vous remarquerez, dit-il, qu’elle revient toujours au même endroit, exactement entre le bloc et ce petit caillou que vous voyez en aval à 10 centimètres et à gauche. Elle a juste son passage. » Et il ajouta : « Je vais essayer de la harponner dans cet espèce de couloir, mais mes triples sont trop petits. Avez-vous quelque chose de gros ? » Je trouvai dans ma trousse un « fin d’acier » de grande dimension … En le lui présentant, je ne pus m’empêcher de faire cette objection : « Mais comment pourrez-vous le placer sans plomb à pareille distance ? » Il y avait, je l’ai dit, environ 25 mètres. Il se contenta de sourire. « Regardez. » Du premier coup, il lança son harpon avec une précision inouïe entre les deux pierres. « Il y est », fit-il, car je n’avais pas pu le suivre des yeux. « Attention ! elle y va … Hop ! … Manquée … de 2 centimètres … Quelle guigne ! … Si elle repasse, je l’ai. » Sur le pont, cinq ou six passants s’étaient arrêtés, très intéressés et un peu persifleurs : des pêcheurs naturellement. Il relança l’engin … « Bien placé, refit-il … elle revient … Hop ! je la tiens. » Bagarre. Le moulinet crissa … et le refendu, ployé par les trépidations, accusa la lutte. La truite, fonçant à toute allure dans le courant, avait d’un seul jet dévidé au moins 60 mètres de nylon … Sur toute la longueur du pont, une importante galerie s’était peu à peu emparée du garde-fou et discutait ferme … Des paris s’engagèrent : « Il l’aura, l’aura pas … Que si, que non … Elle est trop grosse. » Son fil est trop fin … On n’a pas idée … Ah ! il la l’amène … elle repart … Noyez, noyez !!! … », etc., etc. … Lui, très maître de la situation, très beau, impassible, sans céder un pouce, donnant ou récupérant, suivant les passes, son fil toujours tendu, abandonna ses légères sandales et entra résolument dans l’eau. Il n’avait pas quitté la bête des yeux et se guidait au seul tâtonnement des pieds. Le niveau monta rapidement jusqu’au ras de son short. « Cela va mieux à présent, dit-il : à nous deux. » Et, conscient de son savoir autant que de la solidité de son faible matériel, il daigna enfin répondre à la galerie : « Contentez-vous donc de regarder, là-haut. »

Le combat dura vingt minutes. La truite accusa une lassitude progressive, se laissa « pomper ». Elle bascula un instant sur le flanc, signe précurseur du moment critique. Je préparai l’épuisette. Sans avis, un jeune homme de bonne volonté, confrère certain, mais trop impulsif, me prit l’engin des mains et entra à son tour dans le « bouillon ». « Pas encore, lui dis-je … Quelques minutes … Vous allez la manquer … » Il n’écouta pas et, au moment où la truite, visiblement sur ses fins, passait à portée, il la pocha si maladroitement qu’elle repartit dans le courant. Sur le pont courut un long murmure désapprobateur. « Adieu ! … Non … je la tiens toujours, cria mon compagnon, qui avait paré la botte avec un superbe sang-froid … Je la ramène, mais, je vous en prie, laissez-moi faire. » Je lui désignai du doigt une crique minuscule formée par le tuyau d’égout et la berge … « C’est là qu’il faut la pocher … Elle y viendra toute seule … » Il l’amena dans la crique alors qu’elle « roulait » sur elle-même dans les derniers spasmes. L’épuisette, maniée cette fois d’une main sûre, la pocha et, malgré ses soubresauts encore violents, la déposa sur la berge. Le fil, du nylon d’un 24/100, l’avait accompagnée jusqu’au bout, tenant le triple profondément ancré au niveau d’une pectorale. J’enfonçai prestement les doigts dans les ouïes de l’animal et, demandant un canif ouvert, j’en plantai la lame dans le crâne du poisson, ce qui est le moyen le plus sûr, le plus propre, d’achever instantanément une grosse pièce.

C’était fini. Sur la balance d’une boutique proche, la truite accusa 1 kg,550. Après avoir longuement et brillamment arrosé son succès, le vainqueur de ce magnifique tournoi nous proposa d’aller montrer la « prise » au confrère libraire, papetier, etc., etc … C’était, on en conviendra, un retour de politesse presque obligatoire « pour le rinçage de l’œil » …

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On camoufla donc le trophée dans un sac tyrolien … L’honorable collègue discutait avec un client d’une affaire de papier buvard, donnant soif par conséquent. Le client partit la langue sèche … « Alors, messieurs, vous l’avez vue cette truite ? … Un beau morceau, hein ! Oh ! pour ça ! — Un kilo au moins ! — Plus ! — Non, je vous dis un kilo. — Plus. — Qu’en savez-vous ? —Elle est là. —Comment ? Où, là ? — Jugez vous-même. » On sortit la pièce à conviction. Le brave homme n’en revenait pas : « Vous m’avez pris ma truite … C’est invraisemblable … Pourtant c’est elle … je m’incline … Mais comment avez-vous bien pu la prendre ? — Très simplement : avec une mouche. — Oh ! — Comme ça ! » (L’article lui apprendra peut-être la vérité.)

… Et, comme il n’était pas rancuneux, en parfait confrère, il nous offrit aussi sa tournée. Pauvres pêcheurs !