"Tape à noyer" et "monter court"

P. Carrère.

Août 1950

On a beaucoup écrit et l’on parle beaucoup, entre pêcheurs, de ces phénomènes bizarres que sont le « monter court » et le « tape à noyer ». On confond souvent ces deux comportements.

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Sans que rien le fasse prévoir, le pêcheur, insouciant, après n’avoir constaté jusqu’alors rien d’anormal dans le cours de sa partie de pêche, observe que de nombreux ratés viennent de marquer ses derniers coups de ligne. Si c’est un pêcheur averti, il constate qu’il est en présence d’un des phénomènes en question. Lorsque le poisson monte à la mouche et ne la prend pas, en faisant un remous caractéristique, sans sortir de l’eau, il « monte court ». S’il saute sur la mouche en bondissant hors de l’eau et que par une légère contorsion il tape réellement sur elle en plongeant, on dit alors qu’il « tape à noyer ». C’est surtout de ce comportement que je veux parler. Quant au monter court, dont nous reparlerons d’ailleurs, il se produit en d’autres cas pour des raisons différentes.

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Une distraction hivernale

La pêche au sac.

R. Portier

Février 1950

À notre époque de vie sportive, bien peu de nos jeunes confrères, qui ne jurent que par lancer léger ou mouche sèche, consentiraient à revenir aux pêches de nos anciens, seulement pratiquées de nos jours par les professionnels et quelques amateurs endurcis. Et, cependant, ces pratiques démodées avaient du bon ; elles rapportaient certainement plus de poisson que celles d’aujourd’hui.

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De ce nombre, la pêche dite « au sac » était, pendant l’hiver, une des plus fructueuses quand les eaux n’étaient pas trop glaciales. C’est pourquoi nous allons en parler dans cette brève causerie.

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La pollution des eaux … partie 3

Delaprade

Juin 1950

Nous avons vu (1) que la méthode biologique d’estimation de dommages-intérêts consistait en l’étude comparative de la petite faune et de la flore avant la pollution (ou en amont de la pollution, ce qui revient au même) et après la pollution, cet examen restant valable deux ou trois mois après le déversement accidentel, ou de façon permanente en cas d’empoisonnement chronique.

Par l’étude de la petite faune et de la petite flore des cours d’eau, on parvient à déterminer la diminution de la capacité biogénique du fait de la pollution et, par conséquent, la diminution de la production en poissons de la rivière à l’aide des formules du professeur Léger.

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La pollution des eaux … partie 2

Delaprade

Mai 1950

Méthode biologique de constat.

Il est vite dit qu’une usine pollue une rivière : la clameur publique est prompte ; encore faut-il en constituer une ou plusieurs preuves qui puissent être admises par l’Administration et les tribunaux, et ceux-ci ne se contentent pas de racontars ; une affaire en justice ne saurait s’engager à la légère.

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La pollution des eaux … partie 1

Delaprade

Avril 1950

C’est là le danger majeur qui menace une bonne partie de nos rivières, et l’essor industriel de notre pays est tel, ces dernières années, que le péril s’est singulièrement aggravé et que, de tous côtés, on signale des mortalités massives de poissons portant sur des kilomètres de rivière, sur des centaines de kilogrammes de poissons, dues à des lâchers soit intempestifs, soit continus, de produits résiduels d’usines. Encore ces pollutions ne sont-elles pas, du point de vue biologique pur, les plus désastreuses ; les plus nuisibles sont les pollutions continues, à effet peu spectaculaire mais constant. De tous côtés, les présidents de sociétés de pêche s’émeuvent et intentent des procès aux industriels coupables. L’administration des Eaux et Forêts et le Conseil supérieur de la Pêche, harcelés de réclamations et d’articles de journaux, essaient d’aider de leur mieux les sociétés de pêche sur les plans juridique et technique.

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Causerie juridique, circulation interdite.

Paul Colin,

Avocat honoraire à la cour d’appel de Paris

Juillet 1950

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« J’ai l’entière propriété d’une île située dans une rivière non navigable. Puis-je m’opposer à l’entrée des pêcheurs à la ligne qui prétendent venir s’installer et pêcher sur les berges de cette île et de quels moyens puis-je disposer pour faire respecter mon droit ? »

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Sur le bord du ruisseau.

Marcel Lapourré

Délégué du fishing-club de France

Aout 1950

Parmi les sapins, serpentant à travers les blocs de roches millénaires recouvertes de mousse, le petit ruisseau bondit, froid et limpide, et s’enfuit, rapide, vers son destin.

Parfois, il disparaît sous un rocher et, dans une écume blanche, ressort quelques mètres plus loin.

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Amont ou Aval ???

Marcel Lapourré,

Janvier 1950

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Les apprentis du lancer (lourd ou léger) vont s’écrier : « Quelle importance cela peut-il bien avoir de pêcher en remontant ou en descendant le courant ? On choisit la façon la plus commode, tout simplement. »

Eh bien ! non, car la façon la plus commode d’accomplir une action, n’est pas toujours la plus efficace.

Réfléchissez, lecteurs, et vous conviendrez que, même en dehors de la pêche, mon affirmation s’avère exacte dans bien des cas.

Donc, nous allons essayer de démontrer comment et dans quel cas la progression du leurre vers l’amont ou vers l’aval est à pratiquer.

Nous poserons comme règle générale que, dans un cours d’eau ordinaire, je veux dire ni trop lent, ni trop rapide, avec un fond moyen au-dessus de 40 centimètres, il n’est pas d’hésitation possible ; on doit lancer en amont et récupérer vers l’aval.

Il faudra que le pêcheur ait déjà quelque expérience du lancer et de la manœuvre de son moulinet ; le leurre doit, en effet, progresser à une vitesse supérieure à celle du courant si on veut qu’il ne soit plaqué irrémédiablement sur le fond.

Cette précaution est surtout à observer avec les leurres de forte densité, métalliques surtout ; elle est moins importante avec un poisson mort qui évoluerait en zigzags avant de plonger.

Tout leurre ainsi ramené a tendance à piquer au fond, surtout si le profil de la plombée l’y contraint. Il faudra donc veiller à ce profil et lui donner en tête un léger plan de redressement et non l’inverse.

Quel avantage y a-t-il à pêcher up-stream, comme disent les Anglais ?

Nul n’ignore que les habitants de la rivière, quels qu’ils soient, font toujours face au courant, tant pour lui résister que pour happer au passage les particules nourrissantes qu’il transporte.

Ils n’ont qu’un court instant pour examiner ce qui descend et pas d’autre moyen de contrôle que leur bouche ; aussi est-ce prestement qu’ils cueillent au passage les menues friandises (ou supposées telles), quitte à les rejeter si elles ne sont pas gustatives.

Les carnassiers, eux, ne se trompent pas, et, comme ce sont surtout ceux que nous recherchons, tout va très bien …

Le poisson mort, la cuiller, le devon descendent au courant à proximité d’un vorace ; celui-ci se soulève à sa rencontre et, d’un rapide coup de gueule de côté, le stoppe net. Le choc du ferrage arrive en sens inverse de l’attaque ; l’accrochage est certain et profondément solide.

Les ultimes cabrioles de la capture n’effaroucheront pas les poissons de l’amont et, à un mètre plus haut, le drame ne s’est pas fait sentir. Vous pouvez recommencer.

Voilà donc deux avantages bien marqués de la pêche en amont.

Voyons donc les inconvénients de la pêche en aval.

Oh ! je sais bien que c’est plus commode pour récupérer ; on peut se permettre un moment de répit dans le maniement de la manivelle ; le leurre, sollicité par le courant, tournera tout de même ; on pourra faire du « sur place » si on y tient, ou si c’est nécessaire pour insister en un bon endroit, mais, par contre, le carnassier peu affamé ou méfiant a suivi l’appât sans l’attaquer. Il veut l’examiner et, ma foi, fort souvent, il crochète et s’enfuit, ayant vu le piège et réfléchi : il a eu le temps, ce qui n’était pas possible précédemment.

Combien de fois avons-nous vu de belles truites tourbillonner autour de la petite cuiller sans se décider à sauter dessus ? Les grosses pièces connaissent leur affaire et sont plus circonspectes que les « sardines ».

Mettons donc toutes les chances de notre côté.

En tout cas, en ce qui concerne la truite, je recommande vivement à mes jeunes confrères de pêcher en amont.

Ils auront 50 p. 100 de chances en plus en leur faveur.

Cependant il est des cas où il serait impossible de pêcher ainsi : en eau mince, en eau rapide, en eau très encombrée. Je m’explique :

Par eau mince, j’entends : de faible profondeur ou frôlant une chevelure d’herbes aquatiques, vrais nids à poissons, il nous faudrait récupérer trop vite pour utiliser le peu d’épaisseur de l’eau, et notre travail serait inefficace.

Il en est de même en eau très rapide, où la progression devrait être très accélérée afin d’éviter le plaquage au fond.

Dans les eaux très encombrées, nous ne pourrions diriger avec précision notre leurre au milieu du fouillis, chose relativement aisée dans le sens contraire.

Le « sur place » dont je parlais tout à l’heure nous permettra des changements de direction efficaces et surtout indispensables, par le simple mouvement de la canne. J’ajoute qu’il faut avoir déjà une certaine habitude pour être ainsi maître du contrôle de l’appât, mais, pour un pêcheur aimant son sport et s’appliquant à s’y parfaire, c’est un jeu agréable et passionnant.

Varions donc nos procédés de pêche selon le cours d’eau que nous explorons et même varions nos leurres.

Le poisson mort aura toujours une supériorité sur tout autre appât dans la pêche en amont ; il ne sera pas arraché de la monture par le courant, comme dans l’autre cas ; sa faible densité et sa forme lui permettront d’être tentant sans une trop vive récupération.

Vous remarquerez donc que je ne suis pas absolument féru de l’un ou l’autre de ces deux procédés. C’est une affaire d’observation et d’opportunité : il faut savoir choisir et opérer à bon escient.

C’est à pied d’oeuvre qu’on peut et doit se rendre compte ; mes causeries n’ont pour but que d’aiguiller les débutants vers une solution convenable et leur éviter les ennuis d’une initiation faite à leurs dépens et bien souvent décourageante.

Les origines de la barque.

Robert Delagneau.

Octobre 1950.

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Mes amis pêcheurs et chasseurs vous êtes-vous déjà demandé quels étaient les hommes qui avaient découvert, pour se déplacer sur les eaux, la fragile nacelle dont vous faites journellement usage ?

Un certain nombre d’entre vous s’est sûrement posé cette question.

Je vais essayer d’y répondre. Pendant mes années d’études archéologiques à l’École du Louvre, les hasards de mes recherches sur les civilisations de Sumer et d’Akkad m’ont fait pencher sur ce délicat problème qui devint par la suite le sujet de ma thèse.

À défaut d’autres documents plus anciens, nous sommes bien obligés de considérer, à l’heure présente, la civilisation mésopotamienne comme la plus ancienne connue.

Je sais très bien qu’une pareille affirmation soulèvera des protestations de quelques confrères égyptologues, mais il ne m’est pas possible, dans le cadre étroit de cet article, d’ouvrir une parenthèse de plus sur ce délicat problème qui sépare depuis un peu plus d’un siècle les assyriologues et les égyptologues.

Il n’est guère besoin de démontrer, vu sa situation géographique, l’importance prise par la navigation dans la plus haute antiquité en Mésopotamie.

À défaut de preuves directes, la composition du sous-sol mésopotamien n’ayant permis la conservation des barques en bois, l’hydrographie naturelle, les nombreux canaux creusés par la main des hommes et dont l’entretien est attesté par les tablettes les plus anciennes (quatrième millénaire avant Jésus-Christ), le rôle que la barque joue actuellement dans cette région suffisent à nous faire deviner que le problème de flotter sur les eaux fut sûrement l’un des premiers qui se soit posé aux plus anciens habitants de notre planète. Cette conception est encore rendue plus vraisemblable par le fait que le sol était aux époques préhistoriques inférieur à l’actuel et que d’immenses marécages recouvraient le pays.

Les crues actuelles du Tigre et de l’Euphrate, les deux grands fleuves qui ont donné son nom à cette région (Mésopotamie : pays entre les fleuves) se produisent à trois semaines d’intervalle. Elles prolongent et agrandissent les marais, si bien que les communications ont dû être aux époques les plus lointaines presque aussi difficiles quand les eaux étaient basses ou quand elles atteignaient leur plus grande hauteur. Pour assurer leurs communications, les premiers habitants de cette contrée n’avaient d’autres ressources qu’un flotteur, la navigation pour eux fut une nécessité avant de devenir un art.

Quelles ont été les formes de ces premiers flotteurs sur lesquels nos plus lointains ancêtres osèrent s’aventurer, pour aller d’un endroit à un autre ou pour chasser et pêcher dans les marais ?

Je vais essayer de l’expliquer d’après les plus vieux documents trouvés in situ.

À l’origine, le premier flotteur fut l’œuvre de la nature. Lorsque pour une raison quelconque, un arbre tomba dans l’eau, l’homme s’aperçut qu’il flottait, c’était le premier flotteur. À peine équarris sur une face, creusés à l’intérieur, dépourvus de tout point d’appui pour les avirons ou les rames, ces bateaux rudimentaires sont encore de nos jours en usage chez certaines tribus d’Afrique.

On ne peut affirmer cette hypothèse d’une façon certaine, les plus anciennes représentations qui sont parvenues jusqu’à nous n’ont rien de commun avec le type « auge », auquel se rattachent plus ou moins les troncs d’arbres évidés.

La similitude des embarcations égyptiennes avec celles de la Mésopotamie pourra facilement s’expliquer lorsque l’hypothèse d’un ancêtre commun aux deux races sera démontrée. Mon opinion est que le premier flotteur ne fut pas importé en Mésopotamie par des envahisseurs nomades venant de l’Est (thèse nouvelle à démontrer), car ces peuplades venant de régions de monts et de steppes furent plutôt les importateurs du cheval que de la barque.

La barque est née en Mésopotamie comme vraisemblablement elle naîtra dans d’autres régions, plus tard, chez des peuplades qui se sont trouvées devant les mêmes nécessités et les mêmes conditions d’existence. Ce qui me permet d’insister et d’appeler la civilisation sumérienne la « Civilisation de la barque », c’est que, jusqu’à ce jour, on n’a pas encore trouvé trace de civilisations antérieures. Il est bien entendu que ce terme de civilisation de la barque doit être interprété dans son sens le plus large, comme les termes déjà usagés de Civilisation du miel et de Civilisation du renne.

Le type de la barque mésopotamienne est caractérisé par une hauteur plus ou moins grande des extrémités, ce qui lui donne la forme d’un croissant de lune. Pourquoi cette forme ? Deux hypothèses se présentent : 1° il se pourrait que le marinier mésopotamien ait donné cette forme à son esquif pour s’attirer la protection du dieu « Sin », dont le symbole est le croissant de lune, et éviter ainsi les multiples dangers de la navigation sur des fleuves aussi redoutables que le Tigre et l’Euphrate. 2° À moins qu’il ne s’agisse d’une nécessité absolue de cette forme pour obtenir une navigation plus facile dans des marais encombrés de roseaux ? Je suppose que l’esquif primitif, s’il ne présentait pas cette forme exactement, s’en rapprochait du moins d’une façon suffisante pour que la transition ait pu se faire presque naturellement. Il est aussi possible que le type primitif ait subi une transformation complète. Il se pourrait qu’à des besoins nouveaux correspondent un type entièrement nouveau, lui aussi. Cette forme cintrée est attestée par les plus anciennes représentations et il semblerait que ces barques étaient construites d’un matériau souple et flexible capable de recevoir les courbes qu’on voulait lui donner, probablement des roseaux (voir figure).

Depuis la période d’Ur (troisième millénaire av. J.-C.) jusqu’à nos jours, la barque mésopotamienne n’a pas évolué. Pour les transports, les Mésopotamiens utilisaient le kuffa, sorte de panier circulaire tressé en osier et rendu étanche par du bitume ou des peaux de bêtes cousues. Cette sorte d’embarcation se conduit à la godille pour l’empêcher de tourner sur elle-même. Ils employèrent aussi le kellek, sorte de radeau de bois dont la puissance de flottaison est fortement augmentée par des peaux d’animaux gonflées d’air placées sous l’armature de bois. Mais la forme mésopotamienne typique, employée pour de multiples usages, est le bateau en bois aux extrémités fort relevées en forme de croissant de lune, le belem.

Avant la période historique, lorsque de grands échanges d’influence se sont produits entre la Mésopotamie et l’Égypte, celle-ci adopta le belem mésopotamien, qui devint par la suite le type de la barque sacrée.

Pourquoi ces types de bateaux n’ont pas évolué depuis les temps les plus anciens et se sont conservés identiques jusque dans l’Irak d’aujourd’hui, sans laisser pour ainsi dire de points de repère pour délimiter les différentes époques de son évolution ? Pourquoi ont-ils gardé leur même caractère à travers des milliers d’années ?

Pourquoi les mêmes modes de propulsions, rames, perches, halage et voile ?

Parce que les Arabes, conservateurs rigoureux, emploient les mêmes techniques de fabrication, les mêmes matériaux de construction qu’aux époques les plus lointaines. De plus, l’état des choses naturelles du pays, fleuves, canaux, crues, marais, manque de bois approprié, etc., est toujours resté immuable en Mésopotamie à travers les siècles.

Les boîtes d'alevinage Vibert

Delaprade,

Novembre 1950.

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Mon dernier article sur les boîtes Vibert a provoqué de la part des lecteurs un certain nombre de demandes de précisions émanant surtout de présidents de sociétés de pêche désireux d’essayer cette méthode d’alevinage dont on parle beaucoup dans la presse halieutique.

Je crois donc devoir revenir sur cette question qui présente un grand intérêt puisqu’il s’agit ni plus ni moins que du maintien de la richesse piscicole des cours d’eau à truites.

Il est bien évident qu’en raison du grand nombre de pêcheurs la fraie naturelle ne suffit plus à maintenir une population piscicole normale dans les rivières à truites, sauf, peut-être, dans les rivières normandes où les parcours particuliers, soigneusement gardés, sont des réserves précieuses.

Pendant ces vacances, j’ai surtout vu pêcher dans les gaves pyrénéens et j’ai pu me rendre compte que, pratiquement, jamais une truite, non pas de 22 centimètres, mais même de 18 ou de 16 centimètres, n’était remise à l’eau. Or, à 16 centimètres, même dans des cours d’eau de montagne au fond granitique, où la croissance est faible, la truite mâle est peut-être allée l’hiver précédent sur la frayère, mais la truite femelle est strictement immature et n’a pas reproduit une seule fois.

Quant aux conséquences, point n’est besoin d’être un grand aménagiste piscicole pour les deviner, et depuis bien longtemps, et même avant Colbert, auteur de l’ordonnance de 1669 sur les Eaux et Forêts, le législateur avait émis en principe que nul poisson ne devait être péché s’il n’avait au moins frayé une fois. Comme, d’autre part la truite femelle ne pond environ que 1.500 œufs par kilogramme de son poids, alors que la carpe et les autres poissons blancs atteignent facilement 100.000, 200.000 et même 300.000 œufs par kilogramme de leur poids, il est bien évident que nous allons rapidement vers le dépeuplement de nos rivières à salmonidés.

D’autre part, la truite est en butte à de nombreux ennemis. Citons rapidement : la non-destruction des anguilles, grandes dévoreuses de frai, la sécheresse, le braconnage, d’autant plus qu’il faut tenir compte que la truite femelle de trois ans, à sa première ponte, ne pond que des œufs de mauvaise qualité qu’en pisciculture on trouve normal de déprécier d’environ 30 p. 100.

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L’alevinage est donc, je le répète, une pratique indispensable à l’heure actuelle. Malheureusement, les déversements d’alevins portent trop souvent sur de petits poissons sous-alimentés. D’autre part, la société qui reçoit 5.000 ou 10.000 alevins en confie le déversement à des gens inexpérimentés qui déversent leurs bidons dans les rivières sans tenir compte des prescriptions qui leur sont données relativement à l’égalisation de la température et à tous les principes qu’a si bien décrits le professeur Léger dans son petit ouvrage si pratique et si clair sur la pratique rationnelle de la petite salmoniculture et sur les déversements d’alevins.

La méthode Vibert supprime la plupart de ces inconvénients. Elle est d’abord moins coûteuse, car on achète des œufs au lieu d’acheter des alevins de quatre ou cinq mois, alevins qui sont à la merci, dans les bassins de pisciculture, de nombreux parasites et d’épidémies et qui, déversés en rivière, mettent un certain temps à acquérir les réflexes de la vie libre. De plus, on ne risque pas, avec cette méthode, de voir des quantités d’alevins achetés à grands frais souffrir du déversement effectué par des incapables.

Une seule opération est nécessaire pour la mise en place des boîtes Vibert, j’en indiquais le principe dans ma dernière chronique. Étant donné l’engouement soulevé par cette méthode dont je suis le premier à reconnaître tous les mérites, je crains que le zèle des néophytes et la mise en place par des gens inexpérimentés ne provoquent un certain nombre d’échecs ; ces gens seront ensuite les premiers à critiquer une méthode qui, je le répète, huit fois sur dix, donne d’excellents résultats.

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Tout d’abord, dans quel cas ne faut-il pas employer la méthode Vibert ?

1° Les rivières à fond de sable doivent être éliminées ; c’est le cas, par exemple, de certains cours d’eau des Landes et de la Gironde, qui ont des eaux suffisamment fraîches pour permettre la vie à des truites, mais où l’absence de graviers empêche la fraie naturelle ;

2° Les rivières à fond lent et vaseux, telles que certaines rivières normandes, où toutefois les boîtes Vibert pourront être placées dans les parties rapides et caillouteuses que l’on peut trouver en aval des barrages et des piliers de ponts ;

3° Les fonds de rivières qui se trouvent en aval de sablières ou de carrières lavant les matériaux.

Dans tous les autres cas de rivières à truites normales, comportant des courants rapides et un fond de cailloux, la méthode Vibert doit normalement donner de meilleurs résultats que les déversements d’alevins, et à moindres frais.

Le président de société de pêche qui aura passé commande de ces boîtes chargées d’œufs devra, avec quelques volontaires, reconnaître au préalable les emplacements de la rivière où il immergera ses boîtes. Il recherchera, comme nous l’avons déjà dit, une rivière à courant rapide avec fond de cailloux de taille comprise entre 3 et 10 centimètres. J’ai déjà précédemment indiqué l’intérêt qu’il y avait, lorsque le courant n’était pas assez fort, à provoquer une veine liquide à courant rapide par la mise en place de deux cailloux. Je précise que la boîte de 1.000 œufs est à peine plus grosse qu’une grosse boîte de Gitanes.

La reconnaissance étant faite, il y a lieu de distribuer les boîtes aux volontaires à raison de cinq à dix boîtes au maximum par personne ; un homme seul suffit à les placer, qu’on munit d’une musette humide contenant les boîtes et d’une binette ou d’une fourche de jardinier ; s’ils opèrent soigneusement, il faut bien compter dix à quinze minutes pour mettre en place une boîte dans de bonnes conditions.

Deux dernières précisions : dans le cas de lacs à truites de montagne, j’ai essayé cette année de placer des boîtes Vibert sous les cailloux de la rive d’un lac, pensant que le batillage serait suffisant pour entraîner le développement des œufs : j’ai eu un échec quasi total. Au contraire, j’ai eu un succès de 90 à 95 p. 100 en les plaçant à un émissaire ou à un affluent du lac et partout où un courant vif permettait l’apport d’oxygène nécessaire.

D’autre part, un de mes lecteurs m’a demandé s’il pouvait utiliser les boîtes Vibert en pisciculture. Je ne puis que le lui déconseiller, à l’heure actuelle. Des expériences vont être faites l’hiver prochain à ce sujet et il y a lieu d’attendre. Les résultats qui seront obtenus au cours de l’hiver prochain par la campagne d’alevinage donneront, à mon avis, des conclusions favorables et une certaine proportion d’échecs dont il faudra chercher les raisons, qui, neuf fois sur dix, seront celles que j’ai déjà exprimées plus haut, c’est-à-dire l’emploi dans des rivières ou des fonds de rivières à fond sableux, vaseux ou pollué.

Il faudra sans doute deux ou trois ans avant que les membres des sociétés de pêche soient bien au courant de l’emploi de ces boîtes, mais je suis persuadé que c’est là la formule de l’avenir pour nos rivières à truites.

Crédit photo: http://www.boite-vibert.com/index.html

Repeuplement des rivières à salmonidés

Delaprade

Juillet 1950

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Dans une précédente chronique, j’avais présenté les vastes possibilités offertes pour le repeuplement des rivières à salmonidés par la récente découverte de l’inspecteur des Eaux et Forêts Vibert d’une boîte et d’une méthode simple et pratique qui a fait l’objet, en 1949, d’une communication à l’Académie d’Agriculture.

Cette boîte d’alevinage, dite « boîte Vibert », va sortir en série pour la prochaine saison hivernale. Le principe de la méthode m’avait fort séduit et j’avais demandé à son auteur un certain nombre de ces boîtes pour vérifier moi-même les résultats obtenus. Un peu partout, des présidents de sociétés et de fédérations de pêche ont également procédé à de tels essais ce printemps. En ce qui me concerne, j’ai obtenu des résultats probants et je n’hésite pas à recommander l’utilisation de la boîte Vibert, qui, mise entre les mains de pêcheurs soigneux et connaissant le mode d’emploi, peut donner, dans la majorité des cas, des résultats meilleurs que les déversements d’alevins ; comme en toute chose, il ne faut pas être absolu et, dans certains cas, l’alevinage restera préférable, mais il est certain que, huit ou neuf fois sur dix, la boîte Vibert donnera de meilleurs résultats.

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Je ne reviens pas sur la description de cette boîte, mais j’insiste sur les détails de sa pose, détails qui ont la plus grande importance pour la réussite, car, dans les quelques échecs enregistrés au cours de la campagne de cette année, il y a toujours eu faute grossière dans la pose. Il est bon également de revenir sur quelques notions sommaires et de rectifier certaines erreurs.

Des expériences anglaises, mais surtout américaines, ont montré, ces dix dernières années, que les alevins de salmonidés issus de la reproduction naturelle, c’est-à-dire enfouis l’hiver par les géniteurs sous les graviers, avaient, en moyenne, un taux de survie au bout d’un an quatre fois plus élevé que celui des alevins provenant de pisciculture ; autrement dit, pour faire des truitelles, il faut quatre fois plus d’alevins de pisciculture que d’alevins de production naturelle, ce qui se comprend aisément, la rivière étant une jungle où l’alevin civilisé est beaucoup moins adapté à la lutte pour la vie que l’alevin né sur place.

Pourquoi, dès lors, déverser, des alevins de pisciculture ? Tout d’abord, pour compenser le déficit des géniteurs dû à la multiplication du nombre des pêcheurs ; ensuite et surtout, parce que si la nature laissée à elle-même réussit mieux sa reproduction que le meilleur des pisciculteurs, les frayères, c’est-à-dire les bancs de cailloux et de graviers parcourus par un courant rapide, sont, par le fait de la civilisation, de plus en plus rendues stériles par l’envasement et l’ensablement, dont l’origine se trouve dans les travaux de l’homme, dans l’extension des cultures et surtout dans le déboisement des montagnes. Ceci pose la question de l’aménagement et de l’amélioration des rivières à salmonidés et de leur maintien en bon état de production par des travaux simples, question que nous examinerons plus tard et qui constitue certainement le problème primordial qui se pose pour les pêcheurs de salmonidés. Mais revenons à l’emploi de nos boîtes Vibert.

Des nombreuses expériences faites par l’auteur, de celles qui ont été faites par diverses personnes et de celles que j’ai opérées moi-même, on peut tirer les conclusions suivantes :

Les œufs, mis au nombre d’un millier dans une boîte de 150 centimètres cubes environ, sont placés dans des conditions presque naturelles, les œufs frayés dans la nature n’étant pas isolés sous les cailloux, mais enfouis par poches de plusieurs centaines sous quelques centimètres de graviers. Alors que, sur les clayettes des piscicultures où ils sont disposés sur un même plan et sur une couche, les œufs morts doivent être sortis chaque jour pour éviter la contamination des autres dans la nature, l’absence de lumière sous les cailloux, d’une part, le taux de gaz carbonique entretenu par la respiration de la masse d’œufs, d’autre part, font que les bactéries et les parasites ne se développent que difficilement. Les boîtes chargées de mille œufs étant commandées auprès de piscicultures spécialisées et agréées, il est nécessaire, à la réception du colis de boîtes, de vérifier l’état des œufs par transparence ; sauf accident, il ne doit pas y avoir plus de quelques œufs blanc opaque dans la grande masse d’œufs vivants translucides. Pour le cas où les boîtes arriveraient au destinataire par temps de crue, qui empêcherait l’immersion, il convient d’emballer les boîtes dans des caisses, à l’obscurité totale, dans un endroit frais, en entretenant au-dessus une provision de glace qui, en fondant, maintiendra les œufs vivants tout en retardant leur évolution. Au moment de l’immersion, les boîtes sont distribuées à raison de vingt par personne et mises dans des musettes ou des paniers de pêche garnis de mousse humide.

Le choix des lieux d’immersion est à la base même de la réussite. Dans les rivières à truites n’ayant pas de risques de dépôt de sable ou de vase, à courant rapide, presque toutes les gravières peuvent convenir. On choisira de préférence des graviers de taille comprise entre 3 et 10 centimètres, parcourus par un courant vif. Dans les rivières à crues charriant du sable et de la vase, il est absolument nécessaire d’enfouir les boîtes dans les emplacements où l’accélération du courant, naturelle ou artificielle, empêche la vase ou le sable de se déposer ; on recherchera d’abord les frayères naturelles des truites, qui sont, par définition, les meilleures et qu’on trouvera le plus souvent dans les têtes de raides, sous les petits barrages naturels et artificiels, et les gravières en aval d’une veine liquide étranglée entre deux rochers. Dans certaines rivières du type normand, on trouvera de telles gravières parcourues par un bon courant sous les chutes de moulins et derrière les piliers de ponts. Il sera d’ailleurs, très facile de déposer des cailloux et de petits barrages formant déflecteurs de courant.

Quant à la pose de la boîte proprement dite, il faudra, avec une binette ou une fourche de jardinier, faire un trou de 20 à 30 centimètres dans les graviers en les remuant pour que le courant en élimine le sable et les débris. On regarnira légèrement le fond du trou avec 4 ou 5 centimètres de graviers bien lavés par le courant, et on placera une boîte qu’on recouvrira d’abord de quelques gros cailloux avant de la recouvrir de graviers normaux ; ainsi, les vides qui existeront contre la boîte permettront, d’une part, l’arrivée de filets liquides, d’autre part, la sortie des alevins vésicules.

Parfois même, on peut avoir intérêt à faire un trou dans le gravier, comme le font la truite et le saumon, et placer la boîte dans la partie aval du trou, où la pente est bien exposée au courant. Si les galets sont gros, on peut atteindre facilement 25 centimètres ; si les galets sont fins, ne pas dépasser 3 à 5 centimètres.

Il ne faudra pas hésiter à passer du temps à choisir les emplacements et à bien poser la boîte, et même à pratiquer quelques travaux élémentaires pour accélérer le courant, en construisant, par exemple, quelques épis de gros cailloux en V. Ce sont toutes ces précautions qui donnent les meilleures chances de succès.

Il est tout de même intéressant de contrôler les résultats obtenus ; il faudra donc repérer certaines boîtes-témoins, au besoin au moyen d’un fil de fer, de façon à compter les œufs morts restés dans la boîte après éclosion des alevins ; par différence avec la charge de la boîte, on obtiendra le nombre d’alevins éclos qui se sont répandus sous les graviers.

Dans mes propres expériences faites ce printemps, le taux de réussite a été jusqu’à 100 p. 100, n’ayant pas trouvé un seul œuf mort dans les boîtes ; dans les autres cas, le pourcentage de réussite a été de 92 à 95 p. 100. Quant aux alevins produits, j’en ai trouvé quelques-uns dans les boîtes qui étaient particulièrement vigoureux et, comparativement, plus vigoureux que ceux issus des mêmes reproducteurs élevés en pisciculture.

Des expériences faites cette année, il résulte qu’en eau limpide et rapide le rendement va de 85 à 100p. 100, et ce rendement doit être trouvé chaque fois qu’il y a eau limpide, à courant assez vif, et qu’il n’y a ni envasement ni ensablement. Les échecs enregistrés l’ont été parce que l’une de ces conditions n’avait pas été observée ; il n’y a tout de même pas lieu de s’étonner si, dans une boîte enfouie dans une gravière couverte de vase, tous les œufs sont morts d’étouffement.

Les expériences de cette année nous ont convaincu des avantages de la boîte Vibert, qui, n’étant à déconseiller que dans le cas de rivière à cours lent et à fond envasé, nous donnera, dans tous les autres cas, des alevins acclimatés à la rivière, plus vigoureux que les alevins d’élevage et sans maladies, très souvent contractées en pisciculture, et à des prix bien moindres.

Je crois qu’un grand avenir est promis aux boîtes Vibert en France. Je ne puis qu’inciter les propriétaires de parcours à truites à les essayer, à condition, bien entendu, qu’ils soient bien décidés à appliquer scrupuleusement les conseils qui leur sont donnés en la matière.

La truite en montagne.

J.Lefrançois

Juillet 1950.

truite montagne

Dans un petit livre traitant de la pêche en Dauphiné, j’ai réparti les poissons en trois zones : plaine, altitude moyenne, haute montagne.

Cette répartition d’apparence spectaculaire a pour but de mettre en relief spontanément les conditions de vie très différentes dans lesquelles se trouve placé un même poisson sous l’influence de l’altitude. Il est ainsi aisé de constater que ces conditions de vie sont inversement proportionnelles à la progression et d’autant plus difficiles que l’altitude augmente, et ceci jusqu’au point crucial où, les eaux étant stérilisées par le froid, le poisson ne peut plus vivre.

La connaissance des conditions de vie du poisson est indispensable au pêcheur. Aussi cette sorte de classification en zones dans un livre traitant de la pêche avait retenu l’attention de l’éminent professeur Léger.

Il l’avait trouvée « explicite », et on sait avec quel enthousiasme il pratiquait lui-même notre sport.

C’est à ce titre que j’en fais ici le rappel, et aussi en souvenir du vénéré savant qui, jusqu’à sa mort, m’honora du trésor inappréciable de son amitié.

La plaine ne nous intéressant pas aujourd’hui, l’altitude moyenne pas davantage, bien qu’elle soit, avec raison, la zone de prédilection du pêcheur montagnard, nous pénétrons immédiatement en haute montagne. Le terme sera interprété par nous comme région alpine comprise entre 1.500 et 2.500 mètres. Il serait discutable au seul point de vue touristique.

Ceci posé, je déclare qu’en raison directe des conditions de vie du poisson, c’est-à-dire du milieu où il se trouve et dans lequel il ne faut pas voir uniquement l’eau, mais un cumul de facteurs, savoir : la température, l’absence ou la rareté de la végétation aquatique, la nourriture réduite à une faune très spéciale, la transparence inouïe d’un liquide révélant ou reflétant le plus petit détail, la violence et la soudaineté des perturbations, etc. …, la pêche en haute montagne est tour à tour impossible, difficile, facile, voire d’une déconcertante facilité — nous allons étudier quelques cas typiques ; quant au poisson, il sera invariablement la truite.

L’ennemie n° 1 du pêcheur montagnard (elle est femelle), c’est l’eau de neige. En plaine, chez nous, quand un de nos collègues s’approche de la rivière, sa canne en faisceau sous le bras, scrute le liquide, hoche la tête et s’en va sans « déplier », c’est qu’il a vu l’eau de neige. Qu’est-ce donc que l’eau de neige ? Du sorbet fondu que l’homme de l’art reconnaît d’instinct. L’eau de sorbet, forte ou très forte, a un aspect laiteux, glacial. Elle véhicule en suspens dans sa masse, et non pas seulement en surface comme il est de règle après une forte pluie, des fétus d’herbes sèches, d’infimes radicelles, des feuilles mortes, des brindilles, des plumes d’oiseau, des mousses, etc. …, tout ce que la neige en fondant arrache aux pâturages des sommets. Bref, notre homme est reparti, pensant : « Je reviendrai », et sa canne n’aura été pour lui qu’un symbole, tout comme le parapluie de feu M. Chamberlain. En haute montagne, on ne revient pas si facilement.

La question ne se pose même pas au printemps pour les torrents. Il faut attendre juillet ou août, suivant les fantaisies du vent qui, plus que le soleil, précipite la fonte quand il ne provoque pas une nouvelle chute de neige. Ainsi, je me rappelle une nuit de 15 août passée sous le « marabout » au camp des Rochilles (massif du Galibier), dans le fracas d’un orage effroyable, et, au matin, l’inoubliable vision du petit lac du Serpent s’offrant en vert clair comme une émeraude dans la blancheur d’un écran immaculé — il avait neigé !

Le meilleur mois sera septembre. C’est le seul mois de l’année où les eaux sont à peu près stables, mais il faut compter avec les jours déjà courts et les nuits froides. Le citadin hésitera souvent à tenter sa chance. Cette pêche est donc pratiquement réservée aux campeurs robustes et aux montagnards des haberts. Sur place eux seuls peuvent profiter de l’instant favorable donné par les premières lueurs du jour, le crépuscule, la veille d’orage ou l’averse propice.

Heureux le temps où notre « Alpinus », hôte permanent du berger, lâchant à point le fusil pour la gaule, pouvait profiter de l’exceptionnel avantage et réserver ainsi à ses « inséparables » ces monstrueuses agapes où les truites marbrées des torrents alpins disputaient la succulence aux brochettes d’ortolans en manière de « préambule ». Les jours se suivent, mais se ressemblent de moins en moins.

Donc premier gros écueil, l’aléa de la tentative.

Supposons que, chance inespérée, nous tombions un jour possible. Quelle amorce présenter à la truite ? Ver de terre ? Non, il lui produirait l’effet d’un saucisson de Lyon. Asticot ? Ver d’eau ? Pas davantage, la truite les ignore. Peut-être une « patache » (larve ecdyure), mais, beaucoup mieux, un « ver bleu » (larve probable du rhyacophile). Aurons-nous sous la main ces précieuses amorces ? J’ai parlé d’eau de cristal. Dans cette eau, seul le minuscule ver bleu est relativement abondant, donc peut-être accepté. On ne le trouve que sur place. Il faut, par conséquent, le cueillir dans son élément, pieds nus, pantalons retroussés ou préférablement enlevés, — je laisse à d’autres cette jouissance par le bas d’une température de glace. Quand on a les vers, il faut savoir s’en servir, car ils sont d’une manipulation délicate et je n’envisage que pour la forme les approches de la truite en terrain découvert par des procédés rampants ou « croupetonnants » avec la gaule à bout de bras ; je préfère dire que, dans ce cas péjoratif, la pêche est pratiquement impossible, tout au moins au commun des mortels.

La pêche sera moins difficile si le pêcheur, bien pourvu de l’amorce appropriée fournie par un indigène, s’attaque à une eau troublée par une pluie récente, ou à des gouffres à parties bouillonnantes, car il aura encore pour lui l’atout de l’agitation gazeuse suppléant en partie à sa dissimulation insuffisante.

Il augmentera ses chances par une pêche toujours en amont avec une gaule aussi longue que possible.

Il fera des mouvements très lents. Bien entendu, il aura des vêtements couleur de pierre. La grosse difficulté sera une prospection en terrain scabreux. J’ai vu en action, dans des gorges paraissant inaccessibles, de véritables acrobates chaussés d’espadrilles ; ils capturaient des truites de grosseur moyenne commandées par l’hôtel de la station la plus proche. Ce n’était que du poisson, mais je gage que, si sa valeur avait été calculée d’après le danger couru, son prix honnête eût été exorbitant. La pêche sera donc rarement facile dans les torrents ; j’ai cependant entendu affirmer par des montagnards habitant les plus hauts villages que, certains jours très chauds d’octobre, les truites, affamées par l’approche du frai et très excitées, sautaient sur n’importe quoi ; je n’ai jamais pu le constater. En octobre, la pêche est interdite. À la décharge des montagnards, je dirai que d’une part pour eux la période autorisée est réduite à l’extrême, que d’autre part ces braves gens, brouillés dès la naissance avec des règlements qui ne semblent faits que pour les touristes, prennent le poisson comme le gibier quand l’occasion rare se présente. Nous connaissons trop l’âpreté de leur vie pour ne pas les absoudre de ce péché véniel.

En haute montagne, heureusement ! il n’y a pas que des torrents plus ou moins tributaires des glaciers. Il existe aussi pour le plaisir des yeux et le contentement des pêcheurs une foule de petits lacs admirables encore peuplés de truites. Il serait possible d’en aménager beaucoup d’autres si ces tentatives coûteuses, souvent hardies, n’étaient pas jugulées par la menace permanente d’une destruction certaine, officieuse ou officielle; je dénonce par là l’action néfaste du dynamiteur clandestin, opérant pour son commerce particulier, et l’entreprise tout aussi pernicieuse de l’industriel « perceur de lacs ». Notre position de pêcheurs uniformément bernés et lésés ne nous permet pas de faire, entre ces destructeurs, une distinction d’ordre purement moral.

Dans ces lacs d’altitude, la pêche n’exige aucune technique spéciale. Elle est par conséquent facile, parfois même, nous l’avons laissé entendre, d’une facilité déconcertante. La réussite, qui n’a rien à voir avec la technique, dépendra moins de l’adresse du pêcheur que de son endurance physique ou de son flair à tomber sur l’époque, le jour et l’heure favorables.

Les sportifs pratiqueront la pêche au lancer léger et lourd, suivant leur préférence, ainsi que la pêche à la mouche sèche, les autres pourront pêcher … au bouchon s’ils consentent à passer la nuit sur place.

Une époque toujours excellente pour le lancer sera celle de la débâcle des glaces. Elle a lieu, suivant les années, en juin ou juillet. Le pêcheur qui peut en profiter a bien des chances pour faire, pendant cette courte période, ses plus belles prises. J’ai connu un fort pêcheur d’Allemont (Oisans) qui prospectait régulièrement à cette occasion les petits lacs « des Rousses » (Alpe-d’Huez pour les amateurs de ski) et y capturait des truites énormes. J’ai eu moi-même l’occasion d’y pêcher plusieurs fois. Malheureusement, la dynamite y a fait de grands ravages, et j’ignore s’ils ont été repeuplés.

Quant au jour propice, le touriste qui ne campe pas n’a guère l’occasion de le choisir. Par une journée de calme absolu, il ne fera pas grand’chose. Un vent léger améliorera grandement la situation, qu’il souffle du nord ou du sud. Bien entendu, l’approche d’un orage sera une coïncidence remarquable, mais malheur au pêcheur qui se laissera surprendre. En quelques minutes il sera sûrement transformé en éponge, peut-être lapidé par la grêle, et il risquera cent fois d’être foudroyé en raison du relief offert par sa personne.

Reste l’heure. Les heures extrêmes sont généralement les meilleures. Toutefois, un pêcheur ne doit jamais perdre courage. Ici, comme en bas et peut-être davantage, dans la journée, il y a toujours l’heure H. Il faut la saisir. Pour cela, il est indispensable de faire toutes les heures un essai d’une dizaine de minutes. Si une attaque se produit on peut être certain qu’elle sera suivie d’autres. Enfin, dans les lacs, le poisson s’anime dès la tombée de la nuit. La nuit venue, il tourne inlassablement, à la manière d’un cheval de cirque, en quête des vers et insectes tombés à l’eau. Sur les bords d’un petit lac des Sept Laux (Oisans), lanterne électrique à la main, en attendant le lever du jour, nous avons pu observer une grosse truite très affairée à donner des coups de nez contre la rive, exactement sous la semelle de nos souliers. La moitié de son corps émergeait à l’air libre en raison de la faible profondeur. Elle s’efforçait d’extirper un lombric assez mal inspiré pour sortir de terre à fleur d’eau.

C’est cette habitude de tourner en rond qui sera utilisée pour la placide pêche au bouchon. Donc, lorsque la lune bat son plein, il suffit de disposer une batterie de gaules armées de lignes solides, de préférence en fort nylon, avec flotteurs et vers de terre, puis d’attendre le derrière sur le gazon. On prendra des truites plus facilement que des tanches. Nous en avons été témoin en voyant pêcher de cette façon au lac Lovitel (Oisans) papa, maman et les enfants. À vrai dire, ils ne faisaient aucun bruit et, avant d’être sur eux, nous les prenions pour des moutons couchés.

La pêche au clair de lune ne passe pas pour réglementaire, mais, je l’ai dit, l’altitude excuse, ou du moins autorise, une entorse au règlement. Quant au charme que peut éprouver ce grand philosophe que l’on nomme pêcheur, lorsqu’il est seul avec son art par une belle nuit au bord d’un lac scintillant sous la lune, loin de tout bruit humain, je le suppose trop paradisiaque pour qu’il puisse être effleuré d’une critique.

Par clair de lune et temps calme, la pêche à la mouche sèche donne des résultats surprenants dans les lacs. Des jets normaux suffisent parfaitement. Les truites sont sur les bords. Toutefois, l’exécutant devra se méfier de son ombre tout aussi révélatrice que par le plein soleil.

Dans cet exposé, le lecteur ne voudra bien voir qu’une sorte de peinture grossière par laquelle j’ai essayé de traduire l’impression d’ensemble qui résume pour moi trente années de pêche honnête en montagne ; il n’est question que de notre Dauphiné. Il faut bien toute une vie pour le connaître, et certes je ne prétends pas avoir tout vu ; j’ai cependant conscience d’avoir porté mes « tricouni » partout où je pouvais espérer rencontrer la truite sans me livrer à de dangereuses acrobaties.