La pêche … autrement.

Une autre vision est possible.

J’ai demandé à Hervé Thomas , administrateur du blog « Éditions Fil de pêche » de nous expliquer pourquoi dans son groupe de pêche sur Facebook, La Pêche Autrement, les photos de poissons ne sont pas admises.

Voici l’interview:

1° Salut Hervé pourrais-tu nous faire une rapide présentation de toi ?

Non car je n’aime pas parler de moi. Je te laisse le soin de le faire.

2° Depuis quand pratiques-tu la pêche ?

Depuis mon enfance. Tout d’abord avec mon père, mes oncles et mes grands-parents, tous pêcheurs. Leur terrain de jeu, c’était la Saône. Ils aimaient pêcher du bord mais surtout en barque. De grandes embarcations en bois qu’ils fabriquaient eux-mêmes. Mon père et mes oncles pêchaient le brochet, le black bass, le sandre. Mes grands-parents eux préféraient la carpe, la brème et la friture.

Pendant mon adolescence, mes parents ont quitté le Jura natal pour aller travailler sans les Pyrénées-Orientales. C’est là que j’ai découvert la pêche de la truite avec mon père. Au toc tout d’abord, puis à la cuillère et au vairon manié pour finir. C’était une période faste. Les rivières et torrents étaient riches en poissons et relativement peu pollués. Pendant les étés, je parcourais en vélo plusieurs kilomètres chaque jour pour aller au bord de la Têt. Là, avec mes deux frères, nous avons rencontré de nouveaux partenaires. A la fin des années 70 et au début des années 80, la Têt était un joyau. Le barrage de Vinça qui coupe ce fleuve côtier dans sa partie médiane n’existait pas. C’était un paradis où chevaines, barbeaux méridionaux, goujons, et anguilles étaient nombreux.
Notre famille était modeste et notre matériel était constitué de bric à brac. C’était largement suffisant pour faire des parties de pêche mémorables. Lorsque les hameçons, le fil ou les plombs venaient à manquer, on posait les cannes. Dans les petits bras formés par la rivière et bordés par de longues bandes d’argile, nous pêchions à la main. Un gros fût de 200 litres nous servait de réceptacle et notre jeu consistait à le remplir de poissons. Toutes les espèces y passaient. C’était facile car les poissons étaient vraiment très nombreux. A tel point qu’à trois, nous arrivions à remplir ce gros bidon en deux ou trois heures seulement. J’adorais ce jeu. Il fallait entrer dans l’eau jusqu’au ventre, se baisser vers l’avant et plonger ses mains sous les grandes banquises d’argile creusées par l’eau. Le menton au ras de l’eau, il fallait sonder la moindre fissure dans laquelle une multitude de poissons effrayés se terraient et tentaient de nous éviter. Après avoir rempli ce gros fût, notre plaisir était de relâcher tous ces poissons d’un seul coup. C’était une sensation et un bonheur incroyable. On aurait dit des dieux qui donnent la vie. Nous la rendions, c’était déjà bien.
A cette période de mon adolescence et après s’être fait voler nos vélos par deux fois dans la même année, ma mère qui adorait la pêche, la montagne et ses enfants, décida de nous faire découvrir la randonnée en altitude. C’est ainsi qu’un jour, alors que nous étions partis pour faire l’ascension du pic Carlit, nous sommes passé au bord des lacs du même nom. Là, au milieu de l’eau, en cuissardes, un pêcheur dessinait des arabesques incroyables dans le ciel avec sa ligne. Impossible d’aller plus loin pour moi, j’étais fasciné et je le regardais admiratif. Après l’avoir observé pendant des heures, j’ai attendu qu’il sorte de l’eau pour l’assaillir de questions. Je voulais en savoir davantage sur cette technique de pêche que je ne connaissais pas. Mais, dans mon fort intérieur, je savais déjà que je serai un jour, un pêcheur à la mouche.
C’est ainsi que j’ai pu sur la fin de mon adolescence faire des parties de pêche absolument merveilleuses dans les lacs de montagne. Ma mère nous conduisait au départ du sentier des lacs de Nohèdes et j’y passais environ deux semaines avec mes deux frères en totale autonomie. 14 jours de pêche, seuls en pleine nature, ne voyant qu’un pêcheur de temps à autre et venant uniquement pour quelques heures troubler la quiétude de notre royaume. A cette période, j’étais abonné à la pêche et les poissons que je dévorais en allant même jusqu’à lire les pubs et les petites annonces. Mais ce qui m’intéressait le plus, c’était les pages consacrées à la pêche à la mouche. Elles étaient aussi rares que précieuses. J’ai rapidement commandé à Ardent pêche et j’ai commencé à monter mes mouches. Il faut dire qu’avec les journées estivales passées sur la Têt à essayer de tromper les gros chevaines, ça finissait par me coûter un bras et toutes mes économies y passaient. Je crois que mon détaillant d’articles de pêche a fait fortune en me vendant des « red tag » et des « tricolores ».
Dans les lacs et surtout le lac noir, il y avait des secteurs où une plage de sable de faible profondeur bordait une fosse plus profonde. Sur cette zone où j’entrais dans l’eau parfois jusqu’au ventre, je pouvais pêcher à vue et en sèche. Mais la technique que je trouvais la meilleure était la pêche en nymphe. Je m’étais inspiré de modèles vus dans un article qui parlait de la fameuse Gacka et du grand maître de l’époque dont j’ai malheureusement oublié le nom. Un artiste de la nymphe. Au tout début des années 80, je n’ai jamais croisé personne qui pratiquait cette technique. La sèche était la reine. Ce sont des heures inoubliables pour moi. Même si après une ou deux heures, complètement pétrifié par le froid glacial de l’eau, j’avais du mal à regagner la berge Cette souffrance intense me permettait de me confronter à des poissons sauvages combattus avec un matériel relativement archaïque mais fonctionnel. Autant vous dire que les casses ont été nombreuses mais qu’importe, nous étions au paradis. Chaque année, nous aménagions un bassin fait de cailloux dans le torrent qui alimentait le lac. Nous y entreposions nos truites et le jour du départ, nous relâchions la plupart des poissons pour ne garder que les plus belles truites. Personne ne nous avait appris mais cela nous semblait tout à fait normal d’agir ainsi. Un prélèvement raisonnable.

3° Quel est le ou les poissons que tu recherches ?

Absolument tous. Ou tout du moins tous ceux que je peux croiser sur ma route. J’ai ainsi pratiqué toutes les disciplines de pêche. De la pêche au coup, à l’anglaise, celle de la carpe et bien sûr toutes les techniques destinées aux carnassiers. La pêche en mer en surf casting mais aussi les pêches exotiques sur les flats. Je pêche pour le plaisir mais surtout pour apprendre. C’est mon leitmotiv depuis toujours. Bien sûr, la capture est importante mais elle n’est plus primordiale mis à part dans de très rares exceptions. C’est un énorme avantage de connaître et de pratiquer l’ensemble des différentes techniques en compagnie de pêcheurs émérites. C’est un bonus inégalable et c’est devenu un mode de partage extraordinaire depuis.

4° Tu viens de créer un groupe Facebook un peu particulier. Un groupe de pêcheur mais sans photo de poisson, pourquoi ce concept ?

Oui. Cela peut paraître surprenant mais beaucoup moins que le succès que rencontre ce groupe en quelques jours seulement.

5° Comme pour tout nouveau groupe il faut inviter des membres. Comment ceux-ci ont-ils réagit ?

Comme nous l’a dit l’un de nos membres ce soir, il est facile de trouver du monde pour un groupe spécialisé dans les capots.

Plus sérieusement, je suis un professionnel de la pêche depuis 1992 et en 27 années, j’ai pu lier de très nombreuses amitiés. Même si la majorité de mes amis pêcheurs évite les réseaux sociaux, j’ai tout de même deux ou trois contacts. L’invitation de quelques amis a donc suffit pour lancer le groupe. Mais je crois que c’est avant tout mes prises de position qui ont fait la différence et qui ont motivé autant de pêcheurs en si peu de temps.

6°Est-il réellement possible de parler de pêche sans parler poisson ?

Non. Il ne s’agit pas de cela. Dans ce groupe, les membres parlent de poisson, c’est un élément indissociable de notre passion. La seule chose qui est bannie, ce sont les photos de poissons. Ces dernières sont la cause d’un mal qui ronge de plus en plus les groupes de pêcheurs sur réseaux sociaux. Depuis quelques mois, les pêcheurs ne se contentent plus de montrer le plus beau spécimen qu’ils ont pu prendre au cours d’une session pêche mais la totalité de leurs captures. C’est devenu un véritable étalage, un étal de poissonnier. C’est une course à l’exploit permanente et je sais que cette mode est néfaste. Non seulement pour l’état d’esprit général des pêcheurs mais surtout pour la santé des poissons. Bien évidemment, montrer sa prise permet de prouver aux autres que l’on est performant. Bien sûr que l’avènement des téléphones portables a très certainement joué un rôle dans la protection des poissons ces dernières années. On peut désormais prouver que l’on a capturé un beau spécimen sans avoir à le tuer pour ça. Cependant, de très nombreux pêcheurs ne peuvent s’empêcher de montrer toujours plus. Nous avons tous besoin de reconnaissance mais à plus ou moins forte dose en fonction de nos personnalités et de nos parcours de vie et de pêcheur.

Avec la vitesse de circulation de l’information, la toile est bombardée tous les jours de photos avec des mises en scène parfois proches du ridicule. Ce phénomène en entraîne un autre, plus violent. Avec la régression permanente des peuplements piscicoles, les pêcheurs, abandonnés par les hautes instances de la pêche, défendus par de malheureux bénévoles au sein des Aappma dont les actions ou les décisions ne sont pas toujours comprises ou judicieuses, sont devenus pour certains de véritables ayatollahs. Il suffit de lire une ou deux publications pour voir un déchaînement de haine, de mépris envers le pauvre débutant qui était tout content de présenter maladroitement sa prise du jour dont il était aussi fier que de sa première paye ou petite amie. Il n’y a aucune tolérance, aucune pitié. Le coupable est cloué au pilori. Et ce n’est ensuite qu’un long déchaînement de violence sans fin.

Plusieurs fois ces derniers mois, je n’ai pu m’empêcher d’intervenir. Grâce à ma petite « aura » ou peut être par crainte d’attaquer un pro qui argumente, j’ai pu faire cesser quelques conversations aux propos épouvantables. C’est un véritable challenge et prendre un saumon à la mouche serait presque plus facile. Cela demande beaucoup d’énergie et j’avoue que j’en ai de moins en moins pour ce genre de débat.

J’ai donc préféré rechercher d’autres passionnés comme moi. Ils sont nombreux même s’ils ne sont pas majoritaires. C’était facile de les fédérer autour d’une idée toute simple découlant d’une analyse logique. En supprimant les publications de poissons, on élimine instantanément ce qui génère la haine et l’intolérance. Plus de course à la performance mais uniquement du plaisir. Et ça marche ! Il suffit de consulter les publications et les commentaires qui s’enchaînent pour constater que l’état d’esprit est à l’inverse de celui de nombreux autres groupes de pêcheurs.

En parcourant les publications, on ressent et on retrouve la sérénité, celle d’un matin brumeux au bord de l’eau. On perçoit la passion au travers de photos splendides. Des paysages, des rivières, des lacs, la mer, les océans mais pas uniquement cela. Des clichés et des vidéos incroyables de moments privilégiés au contact d’animaux proches des milieux aquatiques et extrêmement difficiles à observer. Des photos de matériel avec une touche artistique toujours présente. Des peintures, dessins, tatouages. De l’art partagé par certains membres ayant fui le monde de la pêche en sentant ce changement de mentalité s’installer pernicieusement.

Mais un groupe, ce n’est pas que cela. Il faut une âme pour que ça marche et une âme collective. L’esprit de partage doit être prioritaire. Pour cela, il faut inspirer confiance car les membres qui se sont joint à ce groupe de leur propre chef le savent bien, faire confiance dans le monde de la pêche peut être très risqué. C’est un pari mais pour un résultat qui pourrait être au-delà de nos espérances.

L’humour et la bonne ambiance sont également au rendez-vous et je crois que l’écœurement était tellement fort que nous cherchons à construire un petit coin de paradis, un jardin secret où la passion, la générosité, le partage, l’émotion, l’amitié ne sont pas que des mots mais de véritables valeurs. Celles-là mêmes que je défends depuis des années.

7° Merci à toi pour ces explications. Vois-tu quelques choses à rajouter ?

Oui. A l’heure actuelle, la pêche de loisir est attaquée de toutes parts. Avec des hautes instances absentes des débats de fond et trop loin de la base. Des bénévoles œuvrant dans des Aappma sans moyen et décriés en permanence pour leur soi-disant inaction ou pour leur mauvais choix, la pêche est en grand danger.
La division, conséquente aux différentes techniques aux objectifs parfois radicalement opposés et aux visions diverses de certains groupes de pêcheurs, est très importante. Et ceci ne va pas en se modérant. Tout cela nous fait oublier les réels défis qui nous attendent dans les prochaines années à venir. Aujourd’hui, celui qui ose dire que le réchauffement climatique est uniquement la conséquence d’un cycle naturel est un imbécile. Et j’ai bien peur que nos petits sujets de discussion puérils sur la conservation d’une truite, la pêche sans tuer soient totalement évincés très prochainement par des problèmes bien plus graves. La sécheresse, la raréfaction de l’eau potable, la montée des eaux océaniques, la migration des populations humaines et les catastrophes en tous genres vont jeter tout le reste aux oubliettes. Alors avant la fin de la sixième extinction de masse, nous nous battrons encore et encore pour nos idéaux en essayant d’aider à sauvegarder les miettes qui restent encore. Mais nous le ferons entre gens civilisés dans notre petit groupe sans prétention et sans poissons, nous les amoureux du bord de l’eau et de la nature.

Un Grand merci à Hervé pour ses explications.

N’hésitez pas à visiter son blog.

Halieutiquement

 

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