Pêches de printemps

R.Portier

Mars 1949

Bien qu’une partie notable de mars appartienne théoriquement à l’hiver, ce mois marque souvent une assez profonde différence avec février. La nature, jusqu’ici en léthargie, semble enfin se réveiller de son long sommeil et des prodromes de vie se montrent un peu partout. Les eaux ne sont pas les dernières à participer à ce renouveau. Beaucoup de nos poissons, qu’on n’apercevait plus depuis novembre, font leur réapparition et se montrent à nos yeux pleins de vigueur, tout prêts à mordre à nos appâts.

Tout d’abord, voici la truite, dont la pêche vient de s’ouvrir. Bien reposée des fatigues de son frai, jouissant d’une superbe fringale, elle sera pêchée avec succès dès que la température de l’eau approchera dix degrés. Vers de terre, casets, larves aquatiques l’attirent davantage en ce moment que les insectes ailés, encore assez rares d’ailleurs. Exceptons cependant la perlide grise, esche assez volumineuse, qui donne d’excellents résultats en eau claire.

Devons, cuillères, hélices sont bien de saison et procurent de nombreuses prises de truites de taille moyenne et parfois assez belles. C’est quand les eaux sont légèrement teintées que ces leurres métalliques réussissent le mieux. Déjà, certains éphémères ont fait en surface leur réapparition après deux ou trois ans de vie larvaire. Mais notre salmonidé chasse assez peu en surface ; aussi la mouche noyée l’emporte-t-elle encore sur la mouche flottante, ce sera le contraire plus tard. Les petits poissons, vivants ou morts, seront volontiers attaqués par de très beaux poissons à la robe tigrée.

En mars, les brochets frayent encore, ce qui n’empêche pas quelques grosses femelles, même œuvées, de s’attaquer aux vifs ou à leurs imitations ; mais la chair de ces femelles est molle, sans saveur, et leurs œufs sont nocifs. Le pêcheur n’a donc aucun intérêt à les rechercher, au contraire.

Il en est de même de la perche, qui frayera vers le début d’avril. Le pêcheur conscient tâchera de les épargner pour les retrouver en excellent état à l’ouverture de juin, époque à laquelle les fatigues du frai auront entièrement disparu pour faire place à un merveilleux appétit.

Les vandoises, elles aussi, ne vont pas tarder à se reproduire. Elles sont réunies en groupes nombreux dans les courants assez vifs dont le fond est constitué par des galets ou du gros gravier propre ; c’est là qu’elles déposeront leurs œufs, qui éclosent en peu de jours.

Mais la réserve qui s’imposait pour le brochet et la perche n’a plus ici la même rigueur. Ces poissons, bien inférieurs aux précédents comme qualité, sont si nombreux et si répandus que quelques centaines en plus ou en moins n’ont pas grande influence sur les résultats généraux de la reproduction.

La vandoise mord aux vers, aux cherfaix, aux asticots et petites larves aquatiques, ainsi qu’aux mouches artificielles. En mars, elle a un faible pour les mouches noires ou grises.

On ne saurait trop conseiller aux débutants la pêche de ce cyprinidé à la mouche. La touche de la vandoise est rapide et subtile. Certains jours, sans raison apparente, il devient tellement ardu de l’accrocher que le pêcheur abandonne volontiers la partie. Mais, quand elle donne avec entrain, la pêche devient un véritable plaisir. On y acquiert assez vite une légèreté de main et une sûreté de ferrage qui seront précieuses pour ceux qui, plus tard, voudront s’attaquer aux poissons de sport que sont l’ombre et la truite.

Bientôt les hotus, détestable engeance, vont réapparaître dans nos eaux. Venant des profondeurs, à l’aval des grands neuves où ils ont passé l’hiver, ces poissons grégaires remontent vers l’amont en masses compactes et gagnent les affluents d’importance moyenne. Ils frayeront en avril sur les bancs de sable vaseux recouverts d’une mince couche d’eau.

En mars, ils ne mordent pas encore très bien et préfèrent le petit ver de terreau à toute autre esche.

Bien qu’ils ne constituent qu’un bien mauvais morceau, souvent abandonné au chat ou aux volailles, le pêcheur ne doit pas se désintéresser de leur capture ; il sauvera ainsi une quantité formidable d’œufs de poissons d’espèces autrement précieuses.

Chevennes, gardons, rotengles sont sortis de leur torpeur et commencent à mordre. Recherchons-les sur les bords, dans les remous et les eaux tranquilles ; pêchons-les aux vers de terreau, aux asticots, casets, petites bêtes, etc. … Ces poissons, fort mangeables si bien apprêtés, sont bien supérieurs en saveur aux immondes hotus.

Il est peu fréquent, en ce mois, de prendre des barbeaux ; cependant, en eau trouble, un beau ver de terre pourra parfois être gobé.

Plus rare encore est la capture d’une carpe ou d’une tanche. Ces deux cyprins n’ont pas encore quitté leurs sombres retraites de l’hiver : la carpe au plus profond des amas d’obstacles, la tanche le fouillis des herbiers ou son épaisse couche de vase.

Ce n’est guère avant l’ouverture de juin qu’ils pourront être pêchés avec succès. Encore doit-on tenir compte qu’elles n’existent pas dans toutes les rivières et qu’elles restent cantonnées sur des places spéciales qu’il s’agit de repérer.

En somme mars, assez bon parfois, peut être considéré surtout comme un mois d’attente qui permet assez souvent au pêcheur quelques sorties fructueuses.

Sachons patienter, c’est là notre vertu, à nous pêcheurs.

Que ceux qui ne peuvent pas pêcher la truite et ne s’intéressent que médiocrement à la blanchaille revoient avec soin tout leur matériel, songent à leurs achats en fabrique, mettent tout dans un ordre parfait. Et quand, enfin, le grand jour de l’ouverture luira, ils ne seront pas pris au dépourvu et pourront se rattraper avec usure.

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