Souvenirs …

Une ouverture à Charmes

J.A. Lebeau

Décembre 1952

En un site enchanteur, il est une jolie petite ville des Vosges dont le nom évoque en moi comme une clarté dans mes souvenirs déjà un peu confus de la Grande Guerre : Charmes.

Blessé à Verdun, évacué sur Vadelaincourt, j’ai la chance, un matin, de faire partie d’un convoi dirigé sur l’hôpital auxiliaire de Charmes. Oui, la chance, car, dans la soirée même, l’ambulance que je viens de quitter est en partie détruite par l’aviation allemande.

Trop fiévreux les premiers jours pour goûter le bonheur d’être à nouveau un rescapé de cette interminable guerre, il fait bon cependant de se sentir débarrassé de la vermine, couché dans un lit blanc, soigné par des infirmières attentionnées.

La fièvre se calmant, des conversations s’engagent peu à peu entre les alités, de véritables amitiés s’ébauchent. Chacun-forme des projets pour la convalescence et aussi pour l’après-guerre, car pour nous, les blessés, pas de doute, la vie sera encore belle au retour de la paix, et l’idée que, d’ici là, la mort pourra survenir ne nous effleure guère. La mort, n’est-ce pas, c’est ce qui arrive aux autres !

Bien entendu, je parle chasse avec mes voisins. L’un d’eux, avec qui je sympathise particulièrement, est un colon des Hauts Plateaux, en Algérie. Sur ses instances, je promets de venir, la paix signée, passer une partie des grandes vacances chez lui, où tous deux nous pourrons nous livrer à ce sport que nous aimons avec passion : la chasse.

Enfin, arrive le jour où l’on peut se lever, et un peu marcher. Le temps est chaud et splendide. Alors, grâce à la bienveillance de la direction de l’établissement, commence pour nous une période de liberté, bien courte, mais vraiment enchanteresse.

Composé de baraquements situés en dehors de la ville, dans la vallée de la Moselle, notre hôpital avoisine une série de petits étangs en partie bordés d’arbustes. Avoir la permission d’aller les visiter est notre plus vif désir. Et, sitôt ce beau jour arrivé, comme par hasard nous sommes pourvus du nécessaire pour pêcher : un fil, un bouchon, des hameçons.

Alors, chacun de se mettre à tremper du fil dans l’eau. En dépit de la médiocrité de nos engins, certains d’entre nous arrivent quand même à prendre du poisson. Des as eschent à la pâte et j’admire leur subtilité à percevoir les mouvements à peine sensibles du bouchon et cependant réels, puisque, sur un ferrage effectué avec dextérité, un joli poisson pend accroché au bout de la ligne, bientôt amené frétillant sur le gazon.

Comparé à ces virtuoses-là, je ne suis qu’un profane et, quand je taquine les poissons, c’est presque toujours sans succès. Alors, un peu découragé, un peu las aussi, j’aime aller me reposer en m’étendant au bord d’une toute petite écluse qui fait communiquer deux étangs.

L’eau y est très claire. Je me plais à y admirer de belles perches qui tantôt nagent avec une superbe nonchalance, tantôt se reposent sur le fond sableux en agitant légèrement leurs nageoires comme faisaient, avec quelle grâce, de leurs éventails les dames de la « belle époque ».

Vous pensez combien elles excitent ma convoitise. Aussi, ai-je déjà essayé de les prendre à la ligne. Mais à peine le bouchon se pose-t-il sur l’eau qu’à mon grand désappointement les belles sauvagesses fuient précipitamment ce lieu de prédilection devenu pour elles lieu de perdition !

Alors, il me vient une idée, à moi qui ne suis guère pêcheur : plusieurs jours de suite, j’apporte à ces perches des vers de terre. Sans me montrer, avec précaution, je les laisse tomber un par un au fond de l’eau. Et, avec espoir, je constate que mes beaux poissons ne font pas fi de l’aubaine qui leur tombe pour ainsi dire du ciel.

Enfin, mes perches étant bien habituées à recevoir leur régal et devenues sans méfiance, je laisse traîtreusement descendre mes vers accrochés à l’hameçon d’une ligne sans canne ni bouchon. La limpidité de l’eau me permet de distinguer parfaitement les mouvements des goulues se disputant l’appât. Un lombric me paraît-il bien saisi, aussitôt je ferre, et j’ai le plaisir de sortir de l’eau une magnifique perche.

Capturer ainsi plusieurs des belles habituées de cette « onde transparente » me remplit d’abord de satisfaction. Mais bientôt j’éprouve un scrupule à continuer cette destruction : j’appréhende de voir sinistrement désert ce joli fond sableux actuellement plein de vie, et je pense au regret que je ne manquerais pas de ressentir en étant privé du plaisir de pouvoir admirer encore de beaux poissons dans leurs gracieuses évolutions.

Drôle de pêcheur ! direz-vous. Et vous pensez sans doute : « Que voilà donc un amusement insignifiant ! Et pourquoi nous le raconter ? » C’est vrai, pourquoi ? Il faut avoir vécu ces longues heures de veille et de combat dans la tranchée pour être à même de comprendre le plaisir qu’un poilu peut éprouver à se livrer à une distraction aussi simple.

Malheureusement, de cette vie reposante, on ne nous laisse pas jouir longtemps. Ultime visite de médecin, constatation de guérison, envoi en brève convalescence préludant à un retour au front se succèdent vite, le temps s’écoule comme un rêve. Mais les quelques jours passés ainsi en liberté, en fin de séjour à cet hôpital de Charmes, laissent des souvenirs si « charmants » que j’aime encore à les évoquer aujourd’hui.

Et le projet de chasse en Algérie ? demanderont quelques curieux. Hélas ! l’homme propose et les exigences de la vie disposent. J’étais loin de prévoir à ce moment que, jusqu’à la fin de ma carrière, je n’aurais pour ainsi dire pas de vacances. En outre, aux environs de Reims, en 1918, alors que nous étions encerclés et sur le point d’être faits prisonniers, on nous avait ordonné de brûler tous nos papiers. J’avais ainsi perdu le nom et l’adresse de ce sympathique camarade avec pas mal de notes qui me seraient bien utiles aujourd’hui pour préciser mes souvenirs. D’ailleurs, qu’est-il advenu de cet aimable camarade ? A-t-il, lui aussi, la chance d’être un rescapé de la Grande Guerre ? Voilà une question que je me suis souvent posée et que je me pose encore.

 

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