La survie des poissons blessés

R.Portier

1946

Péchant depuis plus de soixante ans, j’ai pu rencontrer, sur les bords des nombreux cours d’eau que j’ai parcourus, des pêcheurs de tous genres, de toutes mentalités. Parmi eux, certains m’ont paru affligés d’une habitude que je n’hésite pas à qualifier de pernicieuse : celle de mettre au panier tout poisson capturé, quelle que soit sa taille, sous le fallacieux prétexte qu’une fois piqué par l’hameçon il doit infailliblement périr et serait perdu pour tout le monde s’il venait à être remis à l’eau.

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Assez souvent, je me suis permis, en termes amicaux, de faire observer à ces confrères qu’en gardant des carpettes de la taille d’une grémille, des barbillons de la grosseur d’un goujon, des perchettes ou des truitelles de la corpulence d’une ablette spirlin, ils se mettaient nettement en contravention, risquaient un procès-verbal et nuisaient au repeuplement de leur rivière.

Quelques-uns se sont rendus à mes raisons, mais j’en ai vu aussi refuser carrément d’y adhérer et rester figés dans une attitude intransigeante, en invoquant avec obstination le prétexte plus haut énoncé.

Cette façon d’agir, répétée des centaines de fois, chaque dimanche d’été, par de nombreux pêcheurs de « friture », n’est pas sans avoir une influence néfaste sur la population aquatique de certains de nos cours d’eau, en particulier sur ceux situés à proximité des agglomérations populeuses.

Depuis plusieurs années déjà, nous constatons avec regret une pénurie progressive des « belles pièces », assez communes il n’y a pas encore vingt ans. On ne laisse plus aux poissons des grandes espèces le temps de grossir, de devenir adultes et de frayer.

Or ce sont ces gros poissons qui sont les plus prolifiques.

Les confrères entêtés, butés, qui ne veulent rien entendre, permettront bien, sans doute, à leur aîné, au vétéran qui a connu l’abondance, de leur dire qu’ils sont engagés dans une mauvaise voie, car affirmer sans preuve qu’une simple piqûre d’hameçon tue à coup sûr le poisson qui l’a subie est une opinion complètement fausse, erronée, et une lamentable erreur.

Qui de nous n’a pas entendu raconter ces sensationnelles histoires de brochets longs d’une aune, de brèmes ou carpes phénoménales, de barbeaux énormes et pesants ayant cassé, nombre de fois, comme verre, les lignes les plus solides et qui ne s’en portent pas plus mal, puisqu’ils continuent encore à le faire ? Quelle collection d’hameçons ou de montures ces monstres ont-ils dû récolter !

Lequel d’entre nous n’a-t-il pas capturé des poissons mutilés, difformes, voire privés d’une notable partie de leur corps, qui, cependant, ont parfaitement mordu à notre hameçon ?

Ces cas, que d’aucuns pourraient croire rarissimes, ne le sont pas autant qu’on se plaît à le supposer.

Ma très vieille expérience, basée sur des faits certains, m’autorise à affirmer que les poissons vertébrés à température variable, à vitalité ralentie et décentralisée, si on la compare à celle de nos mammifères terrestres, peuvent supporter des blessures fort graves, qui tueraient ces derniers et dont, cependant, ils se tirent souvent sans grand dommage.

Je me permettrai, pour étayer ma présente affirmation, de citer quelques cas typiques, pris au hasard parmi ceux, assez nombreux, qu’il m’a été permis de constater pendant ma longue carrière de pêcheur.

Observation I. Année 1900, Bouthéon (Loire) (3e gourr.).

— Je prends à la ligne volante un chevesne de 3 livres 150 grammes. À ce poisson il manque l’œil droit, sans doute violemment arraché par un gros hameçon. De cet œil au sommet du crâne, existe une fente profonde de 6 à 7 millimètres et longue de 2 centimètres environ. Cette blessure, très grave assurément, paraît être ancienne ; elle est complètement cicatrisée. L’animal a conservé un remarquable embonpoint et un superbe appétit, puisqu’il a avalé profondément et d’un seul coup le gros grillon qui garnissait mon hameçon no 2.

Observation II. Année 1903, Cleppé (Loire).

— Eau trouble, épaisse. Capture au gros ver de terre d’une anguille de 2kg,200 au pied du grand enrochement de la Loire, rive gauche. Le corps de cette anguille se termine brusquement, à 8 centimètres environ de l’extrémité de la queue, comme une branche d’arbre coupée à la hache. Blessure plus grave pour une anguille que pour tout autre poisson, vu le cœur veineux qui existe dans la queue, lequel n’a pas été atteint, mais de justesse. La plaie a dû saigner longtemps, et cependant l’animal n’a pas succombé. Qu’est-il arrivé à cette anguille ? Mystère.

Observation III. Année 1905, Saint-Pierre-de-Bœuf (Loire).

— Prise au vif, dans la grande lône du Rhône, d’un brochet de 3kg,125. Partie gauche de la tête tranchée comme au couperet. Opercule gauche manque totalement, ainsi qu’une partie de la chair de l’occiput du même côté, branchie indemne. Cette blessure, provenant probablement d’un combat avec un congénère plus fort, n’a pas tué notre poisson. Il paraît en bonne santé et son état prouve qu’il trouve toujours à se nourrir. Blessure cicatrisée.

Observation IV. Année 1906, Saint-Victor-sur-Loire (Loire).

— Capture d’un barbeau de 2kg,350, au maton de chènevis. Ce barbeau n’a plus ni lèvres ni barbillons, sans doute arrachés par un gros hameçon de cordée de nuit retirée avec trop de violence. Comment fait-il pour trouver sa vie ? Cependant, il n’est pas maigre et a goulûment avalé la noquette jusqu’au fond du gosier. Plaie cicatrisée, laissant voir une sorte de bourrelet de chair dure et rougeâtre.

Dernière et Ve observation. Année 1911, Givors (Rhône).

— Hotu, 1.300 grammes. Queue coupée net et de biais à 6 centimètres de la caudale absente. Plaie encore mal cicatrisée, un peu sanguinolente. Cal de la colonne vertébrale en voie de formation. Cause présumée : attaque d’un gros vorace, brochet ou truite, par derrière. Ce hotu n’est pas décharné et a fort bien pris une grappe de quatre asticots sur hameçon no 9.

Je pourrais allonger la liste et multiplier les exemples, mais à quoi bon ? En voilà assez, n’est-ce pas, pour démontrer qu’un poisson peut résister à des blessures autrement sérieuses que la piqûre d’un hameçon.

Cependant, pour rester vrai, il nous faut bien noter qu’une plaie intéressant les branchies, organes de la respiration, surtout si elle saigne abondamment, est presque toujours mortelle. Il en est de même de celle ayant son siège à l’intestin, quand celui-ci saille en dehors du péritoine et présente des déchirures. L’éclatement de la vessie natatoire, dû, en général, à la déflagration proche d’un explosif, est encore une cause certaine de mort.

Ces cas mis à part — et ils ne sont pas les plus fréquents, — les chances de survie du poisson blessé l’emportent le plus souvent sur celles de son trépas.

N’hésitons donc plus à recommander à nos jeunes confrères de remettre aussitôt à l’eau tout poisson des grandes espèces de taille non réglementaire qui, contre leur gré, j’en suis sûr, viendrait à s’accrocher à leur hameçon. En agissant ainsi, ils s’éviteront tous ennuis possibles et se comporteront en vrais « chevaliers de la gaule ».

Amis pêcheurs, vous les retrouverez un jour, ces alevins que vous avez épargnés, et ils seront alors devenus de belles pièces, dignes d’être pêchées.

Ne soyons ni égoïstes, ni imprévoyants, et laissons au poisson sa chance, car vous ne l’ignorez pas, sans doute :

Petit poisson deviendra grand,
Si l’on veut bien lui prêter vie.

3 réflexions au sujet de « La survie des poissons blessés »

  1. La saison dernière, j’ai pris une petite truite de 20cm environ avec l’opercule gauche complètement arraché. Je l’ai naturellement remise à l’eau et je l’ai à nouveau attrapée une mois plus tard…
    Comme quoi, c’est solide ces bêtes là. Surtout quand on voit les crues auxquelles elles survivent !

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