Ouverture de la pêche à la truite.

Marcel Lapourré.

Délégué du Fishing Club de France

Février 1942

Officiellement, la pêche de la truite est ouverte, dans beaucoup de départements, depuis le 1er février. Ce n’est certes pas une date bien choisie, pour plusieurs raisons : d’abord la plupart des truites n’ont pas encore frayé si les eaux ont été très froides et hautes, au cours de l’hiver ; celles qui ont déposé leurs œufs sont dans un tel état de maigreur qu’elles n’offrent, au point de vue purement sportif, qu’une bien minime satisfaction.

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Elles ont perdu une grande partie de leur vigueur et ne sont plus les poissons combatifs qu’elles étaient, il y a quelques mois.

De toute façon, les réflexes qui les font bondir sur les appâts sont lents, imprécis et le pêcheur devra en tenir compte dans la présentation de ses leurres.

En France, le mois de février est souvent le plus mauvais de tous ; l’eau est très froide, souvent polluée par la fonte des neiges. Aussi, n’est-ce qu’exceptionnellement que nous aurons affaire à de vigoureux poissons en possession de tous leurs moyens.

De plus, une promenade sur les rives glacées n’a rien d’enchanteur pour celui qui n’a pas réellement le feu sacré. Par contre, le vrai pêcheur y trouvera son compte ; il ne sera pas gêné par de nombreux confrères et ceux qu’il rencontrera seront réellement des « purs », pêchant pour l’amour de l’art et non pour la galerie ou par désœuvrement.

J’ai des amis, bons amateurs de pêche, mais qui attendent le beau temps pour commencer. « Il fait trop froid, l’eau est trop haute, on prendrait du mal, le poisson est caché », disent-ils ; en un mot, tout un tas de bonnes raisons pour rester au chaud, les pieds dans leurs pantoufles. Ils se priveront, pendant quelques semaines, d’un sport hygiénique et … de quelques belles truites.

Dans les revues françaises et étrangères auxquelles je collaborais avant la dernière guerre, j’avais émis les opinions personnelles que j’énonçais précédemment, et plusieurs correspondants m’ont certifié que les truites de leurs régions étaient toutes bien en point. Je suppose qu’il s’agissait de truites vivant dans des cours d’eau alimentés exclusivement par des sources et non par la neige des sommets, et cela dans des régions favorisées par une température clémente.

Allons, avec ces heureux confrères, nous préparer à de fructueuses opérations.

Posons d’abord comme principe absolu qu’il vaut mieux rester chez soi que d’aborder une rivière polluée par l’eau de neige, sauf dans les eaux de glaciers où cet état est habituel. Là, la truite est acclimatée, et par atavisme mange très bien à toute époque, sans que l’on puisse remarquer une notable diminution de son appétit, dus à l’état de l’eau.

Ne pas confondre cependant : fonte des neiges et temps de neiges. J’ai réussi de belles captures en février, alors qu’il neigeait, dans des rivières de plaine ; mais j’ai rarement réussi de beaux paniers quand l’eau provenait de la fonte.

Où allons-nous pêcher ? Quels appâts emploierons-nous ? C’est la rivière qui va nous indiquer tout cela.

Est-elle haute et trouble ? Le seul appât efficace, et d’ailleurs le seul possible, est le ver de terre. Point n’est besoin de faire un choix parmi nos annélides ; ils seront tous bons, à ce moment, pourvu qu’ils soient bien vifs, fermes, tenant convenablement à l’hameçon. Mais où les prendre ? La terre est glacée, et ils sont enfoncés très profondément.

Voilà où nous reconnaîtrons les pêcheurs prévoyants : pendant l’été, ils en ont récolté une ample provision qu’ils ont soigneusement conservée dans la cave : un vieux baquet, une caisse pleine de couches alternées de terre de taupinière, de débris de sacs, de mousse ont constitué une réserve de premier ordre.

De temps en temps, ils ont visité leurs locataires et enlevé ceux qui ont péri et, à l’ouverture, ils ont puisé dans la réserve.

Le matériel pour pêcher la truite au ver est très rudimentaire, ce qui explique la vogue de cette méthode ; de plus, comme elle est aisée à pratiquer, il n’y a rien de surprenant à ce que, en montagne, sur dix pêcheurs, sept ou huit pêchent au ver.

Il est recommandable de rechercher les rivières petites et moyennes, la prospection des grands cours d’eau exigeant une certaine habileté ; nous en reparlerons plus tard.

M’adressant surtout aux débutants, il me paraît utile de leur décrire succinctement le matériel indispensable.

Canne légère et rigide de 3 à 4 mètres, en roseau ou en bambou noir bien redressé, moulinet quelconque, assez grand, garni de soie fine imperméabilisée ; cet emploi du moulinet se justifie par la facilité d’allonger ou de raccourcir la ligne, plutôt que pour la lutte avec un gros poisson ; un bas de ligne en racine ou en gut dont la grosseur sera fonction de l’état de l’eau. Il est cependant recommandé de ne pas utiliser, même en eau très trouble, ces racines ou guts puissants dont la force permettrait d’extraire un caïman de sa lagune.

Pour fixer approximativement le numérotage, je dirai : 1 X à 3 X pour les racines, 13 à 18 centièmes pour les guts.

J’ai vu des pêcheurs en eau trouble (sans astuce), opérer avec des guts de 35 centièmes ; ils cassent rarement, c’est certain, mais j’estime qu’il est ridicule et inutile de se monter si fort ; on perd tout le charme de la lutte avec le gros poisson.

Comme armement, un hameçon no 4 à 8 ligaturé sur la racine en ayant soin de prendre dans la ligature une extrémité d’un bout de crin rigide (poil de brosses, par exemple), en laissant libre l’autre extrémité sur 2 ou 3 millimètres, ce qui empêchera le ver de glisser. C’est plus difficile à expliquer qu’à réaliser. Pas de flotteur.

Enfin, comme lest, un grain de plomb no 5 ou 6, placé juste au-dessus de l’hameçon et contre lui, sur la racine.

En eau trouble, nous sommes assurés du succès. Marchant sans bruit, ce qui est très important, nous poserons le ver devant nous, près du bord, et le laisserons filer au courant, dont nous suivrons la direction, maintenant le ver le plus près possible du fond.

À chaque arrêt de la soie, nous soulèverons la canne ; si c’est une truite qui a arrêté le ver, vous sentirez de brusques secousses, vous ferrerez légèrement ; si c’est une souche, vous ramènerez votre ligne en arrière, ce qui suffira la plupart du temps pour vous décrocher.

Explorez bien les bords, les obstacles, en descendant le courant ; j’ai connu un nomade qui ne pêchait jamais à plus d’un mètre du bord et dont le panier était souvent plein. Tout en n’étant pas aussi rigide sur ce point, je vous dirai que vous prendrez au ver plus de truites près des rives qu’en plein courant.

Comment sent-on la touche ? C’est toujours la même manifestation : deux légères secousses, puis plus rien ; attendez quelques secondes, comptez jusqu’à cinq lentement et ferrez : votre poisson a eu le temps d’avaler le ver, il est sûrement pris.

En eau claire, pêchez en remontant le courant ; posez votre ver bien en amont, sans bruit, laissez-le descendre jusqu’à votre hauteur et recommencez ; le ferrage arrivant en sens inverse de la position du poisson sera plus efficace.

Vous lancerez aussi plus au large, si vous y voyez des obstacles, et, si faire se peut, vous explorerez le bord opposé, quand la largeur du cours d’eau le permettra.

Un bon conseil : tenez-vous toujours le plus loin possible du bord, la truite vous verra moins et vous entendra moins aussi.

D’autres appâts sont efficaces en février ; ce sont eux que j’emploie exclusivement, ayant délaissé le ver depuis fort longtemps ; je nommerai par ordre le vairon mort (ou son sosie), le vairon vivant, la petite cuiller, le devon, le poisson nageur.

J’ai déjà parlé de l’emploi de ces leurres les mois précédents au sujet de la perche et du brochet, mais je dirai tout de même quelques mots sur chacun d’eux.

Le vairon mort, ou son sosie en caoutchouc, gagnera à être tout petit, et pourra s’employer soit fixé sur une monture, soit courbé. Dans le premier cas, il tournera ; dans le second, il ondulera.

Le coup de gueule de la truite étant extrêmement rapide, il est recommandable de fixer les hameçons sur le corps du poisson appât, très légèrement, afin qu’ils se détachent du corps à la moindre traction ; la prise est alors plus sûre ; veillez également à l’extrême souplesse de la racine ou du gut qui tient l’hameçon, la truite se démenant terriblement sous la piqûre.

Enfin, n’exagérez pas la petitesse de vos hameçons triples ; ils ne pénètrent pas aussi facilement que les moyens ; un hameçon simple s’utilise aussi pour les poissons ondulant au lieu de tourner.

On m’a posé assez souvent la question suivante : « Quel est le leurre à préférer, le devon ou la cuiller ? »

Cette question peut se résoudre ainsi en ce qui concerne le mois de février : prenez l’engin que vous pourrez faire tourner en le manœuvrant le plus lentement possible.

J’ai déjà dit que le poisson d’hiver était lent, qu’il se déplaçait avec gêne, je vous recommande de ne pas l’oublier.

Il est des cuillers qui demandent une vitesse très réduite pour tourner, ce sont celles dites « trifaces » (à trois faces). Aussi, bien qu’il soit recommandé de pêcher d’amont en aval, il est des cas ou cette façon d’opérer s’avérera trop rapide et nous devrons opérer contrairement. Dans ce cas, faites presque du « sur place », le courant suffisant à actionner la palette, sans qu’il soit besoin de la faire avancer.

Le devon est à manœuvrer de la même façon, mais gare au vrillage !

Ceci, pour la pêche à devonner où l’on pose l’engin à l’aide d’une longue canne, sans le lancer. Nous ne ferons pas de différence entre les deux leurres, mais, dès qu’il s’agira de projeter au loin notre appât, je vous dirai : « Adoptez la cuiller plombée en tête. »

Pourquoi cette préférence ? Question d’efficacité mise à part puisque les deux se valent, c’est la question finance qui nous guidera. On n’osera pas lancer (un peu au hasard pour les débutants) un devon assez cher dans les endroits encombrés, refuges des grosses pièces ; on aura peur de le perdre et on laissera les plus beaux coins sans les explorer.

Au contraire, avec une cuiller bon marché, que l’on peut imiter soi-même facilement, au besoin, on fouillera les obstacles sans hésitation, et, pour quelques sous perdus, on sortira de l’eau quelques mémères de plusieurs livres.

Soyez bien certains qu’un pêcheur qui économise ses leurres, qui hésite à fouiller les buissons d’en face, qui hésite à envoyer son appât sous la voûte feuillue, qui ne prospecte que l’eau libre, ne réussira presque jamais une pêche honorable.

Les poissons nageurs sont très bons en hiver ; avec eux, on peut faire du sur place, sans vrillage ; choisissez-les également tout petits.

En février, la pêche est tout à fait décevante comme résultat : certain jour sera excellent, le lendemain déplorable ; mais elle a un avantage certain : elle permet de compter les truites de la rivière. Ne donnez pas à ce verbe un sens trop rigide, mais considérez-le comme exact.

En effet, toutes ou presque toutes les truites de la rivière, de la petite rivière s’entend, se dérangeront au passage de votre leurre ; elles viendront voir, se renseigner, comme les gosses du village au passage d’une attraction nouvelle.

Si elles sont en appétit, en colère, elles manifestent leur état par un coup de dents qui leur sera funeste, sinon, elles quitteront leur cachette ou le fond, pour suivre le leurre, et il ne sera pas rare d’en voir plusieurs à la fois. Soudain, toutes s’éclipsent, un large reflet jaune apparaît, puis s’éteint : une des solitaires de la rivière a daigné se soulever pour se renseigner.

Patience ! demain, un autre jour, elle sera encore là ; vous aborderez l’endroit prudemment, et, si le monstre est en bonne disposition, vous aurez une belle bagarre en perspective. Une des plus grosses truites que j’aie accrochées et prises avait été repérée des semaines auparavant, un jour de grand froid !

Ne serait-ce que pour lire votre rivière et la bien connaître, essayez de pêcher la truite en février.

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