Mea Culpa …

P. Carrère

Mai 1951

Devant la disparition graduelle du poisson, je parle particulièrement du poisson de surface : truites, vandoises, chevesnes, etc. …, le monde pêcheur s’inquiète. On voudrait des moyens pour remédier au désastre. On cherche, en étudie les causes diverses du dépeuplement de nos rivières : les supprimer serait aussi supprimer le mal.

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En dehors des causes dues au progrès : nombre croissant des pêcheurs, méthodes, matériel nouveau chaque jour plus perfectionné, goût du plein air se développant, braconnage sérieux ou anodin, ou jugé comme tel, n’y a-t-il pas aussi des causes naturelles peut-être inéluctables de ce dépeuplement ?

Je n’inventerai rien dans ce que je vais dire, mais il est certainement bon de le répéter. Dans un livre qui n’est pas récent,Les Éphémères, de Boisset signale un cas de dépeuplement de rivière en Angleterre, dû à la disparition des insectes aquatiques. Mais, grâce à l’intelligence d’un garde dévoué, cette rivière morte ayant été repeuplée par lui en insectes redevint vivante et bien peuplée en truites. Or, chez nous, que constatons-nous ? En 1948, un lecteur du Chasseur Français demande pour quelles raisons les truites ne mouchent plus ? Je répondis, sans y être allé voir, qu’elles ne mouchaient plus parce qu’il n’y avait probablement pas d’insectes sur l’eau, et que la rivière devait se dépeupler en insectes.

Si, en 1946, j’avais encore le plaisir de voir, dans mon jardin situé à plus d’un kilomètre de la rivière, des nemoures ; que j’en voyais voler un peu partout dans les champs, sur mon chemin, en bordure des bois surtout, en allant à la pêche, c’est à peine si, en 1950, j’en ai vu, dans tout l’hiver et le printemps, une dizaine. Pourtant il n’a pas fait froid. La nemoure ne le craint d’ailleurs pas. Il suffit d’un rayon de soleil pour la décider à quitter son gîte, même avec la neige.

Même observation en ce qui concerne les éphémères d’hiver, dont j’ai pu compter sur les doigts les rares spécimens que j’ai vus. Le résultat est qu’en 1946 on a fait de jolies pêches en janvier et février, tandis qu’en 1950 les bredouilles ont été la règle. Il faut cependant noter qu’en 1950, nous avons eu cet hiver deux grosses crues d’assez longue durée. Puisse être là la cause passagère et locale de cette situation !

Une autre fois, il y a longtemps, vers 1940, j’ai constaté une perte considérable de larves d’insectes aquatiques due à une grande crue de printemps. La rivière ayant débordé avait laissé en se retirant une quantité énorme de larves de phryganes, qui attirèrent mon attention parce que très visibles sur le limon. Il y en avait des milliers. Mais nous étions, à cette époque, en période d’années humides, la rivière coulait toujours normalement pleine et les insectes repeuplèrent. Par la suite, vint la période de sécheresse, les eaux baissèrent, les gravières se dépeuplèrent, certaines éclosions diminuèrent progressivement, puis disparurent presque complètement : les poissons de surface ne moucheronnaient presque plus.

Mais, un soir, à la tombée du jour, sur un gravier, je rencontrai un pêcheur muni d’un grossier troubleau qui venait de racler à l’aide d’un sarcloir fourchu le gravier, évidemment dans un endroit préféré des oligoneuriella. Accroupi comme un Arabe sur le gravier, son filet entre les jambes, il amorçait un à un les hameçons de son cordeau. Il se plaignit de la rareté des insectes disant qu’on n’en trouvait plus et aussi, me les montrant, de ce qu’ils se transformaient sous ses yeux en « papillons ». Il y avait surtout dans son filet des nymphes noires mûres d’oligoneuriella, à éclosion rapide et, en effet, quelques insectes adultes fraîchement éclos. Il devait y avoir une centaine d’insectes environ. C’était le meilleur endroit de la région.

— Eh bien ! lui dis-je, ces papillons, comme vous les appelez et dont vous avez hâté l’éclosion vont maintenant s’envoler un instant, puis s’accoupler et, avant la nuit noire, tous ces petits œufs jaune-or que vous voyez sur mon doigt — j’avais écrasé un insecte — seront pondus en bonne place. Il y a deux cents œufs environ dans chaque femelle. En admettant qu’il y ait autant de mâles que de femelles, multipliez par 50 cela fait 10000 insectes perdus, que ne mangeront pas les poissons. S’il y a dix autres pêcheurs dans la région cela fera 100 000, répétez cette opération dix jours par mois — ce qui n’est pas trop — c’est à raison de trente fois pour la saison, trois millions d’insectes perdus pour cette année.

Mais, dans trois ans, cela aurait pu produire, en tenant compte toujours d’une femelle sur deux insectes, 300 millions d’insectes !

Et je pensais en moi-même qu’il pourrait peut-être alors y avoir quelques belles éclosions !

Parmi les pêcheurs, le tendeur de cordes n’est pas seul à détruire les insectes : il y a aussi le pêcheur à la larve naturelle pendant tout l’été, à partir de juillet à la ligne flottante au toc, à la pose. C’est une pêche très productive, en juillet surtout. Ce genre de pêcheurs se multiplie d’année en année. Lui aussi racle la rivière et presque toujours cueille un nombre exagéré de larves. J’ai souvent trouvé des boîtes pleines de larves mortes abandonnées sur la rive.

N’y a-t-il pas là, de notre part, un apport, souvent inconscient, aux nombreuses causes naturelles de la disparition des insectes qui constituent la meilleure nourriture du poisson.

Que faut-il faire ? Laisser courir et repeupler en insectes ? Ce serait vouloir remplir un bassin dont on laisserait le robinet ouvert !

Si nous laissions faire la nature, en la protégeant, si nous ne présentions aux poissons que des mouches en plumes, des insectes terrestres, de la pâte, voire des asticots, est-ce que ça n’irait pas mieux ?

Oui ; mais il y a un grand mot dont il me semble qu’on abuse, un mot tabou, sacré ! Liberté ! Liberté, liberté chérie que de crimes … Il ne s’agit que d’éphémères ; mais où sont les éclosions d’antan ? …

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