La pêche du black-bass

Delaprade,

Octobre 1952.

J’ai fait ici même, il y a deux ans, une chronique sur le black-bass. Il me semble utile de revenir sur cet intéressant vorace qui s’implante de plus en plus et est très demandé par les pêcheurs sportifs.

Il est bien entendu qu’en France il ne s’agit que du black-bass à grande bouche (Hurosalmoïdes), poisson qui, comme le brochet, est exclusivement carnassier. On ne le trouve que dans les basses rivières de plaine à eau courante lente et pourvues de lônes calmes, ou dans les lacs et les étangs à eau tiède et bien enherbée.

Dans son pays d’origine, c’est-à-dire aux États-Unis, où il constitue le poisson de sport par excellence, à part la truite et le saumon, il peut atteindre une dizaine de kilogrammes ; on n’a pas connaissance en France de captures dépassant 5 livres.

C’est également un poisson d’élevage dans certains étangs de Sologne. Le Centre d’hydrobiologie du Paraclet, dans la Somme, en élève des alevins. Il s’étend surtout dans le Midi de la France, notamment dans la vallée du Rhône, la Garonne et l’Adour. Ces dernières années, il a manifesté une grande extension dans les étangs du Sud des Landes et le bas Rhône.

Le black-bass à petite bouche (Micropterus dolomieu) est également un vorace, mais ses mœurs se rapprochent plus de celles de la perche. Il admet les eaux relativement fraîches et courantes et les lacs aux eaux claires. Il s’est fort bien acclimaté dans la Semois, en Belgique. C’est naturellement la grandeur de la gueule qui le différenciera de l’autre black-bass : la commissure de la mâchoire n’atteint pas l’aplomb de l’œil, alors que, dans celui à grande bouche, l’axe de l’œil tombe au milieu des articulations de la mâchoire. Ses écailles sont plus petites et, enfin, la couleur générale vert sombre du black-bass à grande bouche porte une large bande brune et une pigmentation brunâtre sur le dos.

Revenons à notre black-bass à grande bouche, qui est, à ma connaissance, le seul représenté en France. Ce sera une espèce à introduire dans le Midi. Il faudra éviter de le mettre dans les étangs d’alevinage et là où la pêche au coup est principalement recherchée. Mais on l’introduira avec succès dans les eaux calmes et chaudes toutes les fois qu’on voudra un beau poisson de sport. On se rappellera ses deux grandes qualités de destructeur de poissons-chats et de grenouilles.

Sa reproduction est très spéciale. Elle se fait à la fin du printemps quand les eaux atteignent et dépassent 18°. Il pond donc en même temps que la carpe. Il exige pour pondre un fond propre de gravier et de sable, ou, à la rigueur, des racines immergées de plantes aquatiques telles que aunes ou saules. C’est le mâle qui fait le nid — ou plutôt plusieurs nids, — qui se compose d’un creux de 30 centimètres à 60 centimètres de diamètre, profond de quelques centimètres et soigneusement débarrassé de sa vase. Le mâle prépare toujours plusieurs nids avant de choisir le nid définitif. La femelle vient pondre plusieurs milliers d’œufs de lmm,5 à 2 millimètres de diamètre. Les œufs éclosent au bout d’une dizaine de jours sous la surveillance du mâle, qui attaque tout poisson qui cherche à s’en approcher. Les alevins, une fois éclos, vivent en bancs et se dispersent au bout de quelques jours, surtout lorsque leur père commence à les attaquer pour les dévorer. Il est très facile de préparer une frayère artificielle à black-bass ; si le fond de l’étang est argileux ou vaseux, il suffit de préparer sur une berge, dans une anse tranquille, sur un espace de quelques mètres de longueur et 1 mètre de large, noyé par 50 centimètres d’eau, un fond propre de sable et graviers, maintenus au besoin par une planche. Il y a intérêt à séparer cet espace en plusieurs compartiments par quelques planches afin d’éviter les bagarres entre les divers couples.

Le jeune black-bass se nourrira très vite de plancton d’abord, de larves d’insectes ensuite, et, à l’âge de deux ou trois mois, quand il atteint déjà 4 à 5 centimètres, il attaque avec ardeur les jeunes alevins.

Jeune, il se laisse prendre avec facilité à tous les appâts ; plus âgé, il devient malin, et sa pêche devient rapidement irrégulière et capricieuse. Les black-bass de toutes tailles peuvent se pêcher au coup avec un ver. Les black-bass pesant au moins 300 grammes seront capturés au vif en appâtant avec un gardon, une perchette, une perche-soleil ou même un petit black-bass. Au lancer léger, avec cuiller ou devon, on aura d’excellents résultats en début de saison, mais l’été, dans les lacs enherbés, l’action de la cuiller est beaucoup moins efficace, car elle est souvent paralysée si on la fait passer trop près des herbiers. Le black-bass sommeille alors en surface et on le voit regarder passer la cuiller avec indifférence. Il existe un truc qu’il est bon de connaître pour le pêcher en plein été : on peut tout d’abord essayer une petite grenouille vivante que l’on pique dans la peau du dos avec un hameçon n°2 ou 3 ; la petite grenouille pourra être lancée dans les herbes soit avec une canne ordinaire, soit avec un lancer léger. C’est en partant de cette donnée qu’un fabricant d’articles de pêche vient de réaliser une petite grenouille verte en caoutchouc mousse qui permet à certains moments des captures sensationnelles et que j’ai expérimentée moi-même. Cette reinette dissimule une olive et porte en son arrière-train un hameçon pointé vers le haut, ce qui permet de la lancer sans risque d’accrochage dans les places enherbées, endroits fort goûtés du black-bass pendant la période estivale. Le ventre de la grenouille est peint en blanc, et le plomb qu’il contient permet sa chute dans l’eau toujours sur le ventre ; cette grenouille est dotée de deux petites pattes mobiles toujours en caoutchouc mousse. Après l’avoir lancée à une quinzaine de mètres avec le lancer léger, on imprime à la grenouille de petites secousses qui la font progresser lentement à la surface de l’eau par petits bonds de 15 à 20 centimètres. Les pattes de la grenouille artificielle s’ouvrent et se ferment comme s’il s’agissait d’un animal vivant. Cela permet en quelque sorte la pêche du black-bass à la mouche : on a la joie de voir l’animal bondir à la surface pour engamer la reinette. Il sera prudent d’être monté au moins sur 22/100 : le black-bass, on le sait, oppose une défense très vigoureuse, plus forte que celle du brochet. On n’oubliera pas, d’autre part, que, péchant dans les herbiers, le black-bass, après quelques sauts, s’y réfugiera à coup sûr et que, le plus souvent, on le ramènera dans l’épuisette tout emmailloté d’herbes, d’où la nécessité d’être monté assez fort.

Naturellement, cette pêche originale permet en même temps la capture de brochets et, plus rarement, de quelques grosses perches. Très fructueuse l’été, elle est également très amusante. Elle a, d’autre part, l’avantage de faire perdre infiniment moins de matériel qu’en pêchant à la cuiller.

La reinette en caoutchouc peut également pêcher en profondeur en la plaçant 40 centimètres après une olive de 10 grammes.

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