Petits poissons

Paul Molyneux,

Mars 1952.

daumeray-panneau

J’aime bien être en règle avec le garde-pêche ; aussi, chaque fois qu’un arrêté modifie la « taille légale minima » au-dessous de laquelle il est interdit de conserver les malheureux poissons qui se pendent à notre ligne, je l’apprends par cœur, avec toute l’application d’un gosse devant sa table de multiplication.

C’est pour cela que j’ai été quelque peu frappé de stupeur en allant faire un tour aux Halles, sans penser à mal. Sur la table de marbre d’une boutique, il y avait quelques kilos d’alevins qui semblaient des goujons atteints de la folie des grandeurs, mais qu’un écriteau cynique affirmait être des brochetons. Et je vous prie de croire que le plus gros ne dépassait pas la longueur d’un stylo ordinaire. Au marchand qui m’expliquait que cela est excellent au beurre, je n’ai pu me tenir de faire remarquer que ces enfants de brochets n’avaient pas, à beaucoup près, la taille réglementaire. Mais cet homme jovial me répondit :

— C’est du poisson qui est péché en étang. Et, comme je le regardais sans comprendre, il a bien voulu m’expliquer :

— Quand un étang est isolé de toute communication avec les rivières, son propriétaire est maître chez lui. Il peut pêcher quand il lui plaît avec les filets qui lui plaisent, sans s’occuper des mailles, et prendre les poissons qui lui chantent. Ces brochetons ont été ramassés en vidant un étang.

— Et n’aurait-il pas mieux valu les déverser, tels qu’ils sont, dans l’étang voisin, où ils auraient grandi jusqu’à peser plusieurs livres ?

— Les étangs sont souvent à des propriétaires différents.

— Soit. Eh bien ! les céder à l’État, ou à une société de pêche, pour les immerger dans les rivières qui en sont dépeuplées ?

— Ce n’est pas mon affaire.

— Et qu’est-ce qui vous garantit que ce fretin vient bien d’un étang, et non d’un coup d’épervier dans une frayère ? Ils sont tous tellement pareils qu’ils ont l’air de sortir d’un bassin de pisciculture …

Là-dessus, l’homme m’a lancé un mauvais regard — j’avais sans doute touché juste — et m’a simplement dit :

— J’ai un fournisseur qui traite avec des propriétaires pour l’exploitation de leurs étangs. Donc … tout ce qu’il m’apporte est réputé poisson d’étang.

Et il m’a tourné le dos avec mauvaise humeur. Cependant c’est lui qui avait raison : telle est la loi. Le pêcheur qui se fera prendre au bord de l’eau avec, dans son panier, un brochet trop petit pour la toise aura sa contravention. Mais s’il n’a rien pris et s’en va acheter de la « friture de brochet » — c’est comme cela que ça s’appelle — au commerçant du coin du quai, les agents de l’autorité n’ont qu’à saluer.

Je trouve cela un peu raide. Sans porter atteinte au droit de propriété des maîtres de ces eaux privées, on pourrait cependant exiger d’eux l’observation de règles générales. Ainsi, en matière forestière, à côté des forêts domaniales, nous avons des bois communaux et même des forêts privées qui, dans un but d’utilité générale, sont astreintes à des règles d’exploitation précises, pour éviter le ravinement des eaux torrentielles ou les glissements de terrain. Serait-il bien difficile d’édicter, sur tout le territoire français, la règle suivante :

ARTICLE PREMIER.

— Les propriétaires d’étangs et autres eaux privées de toutes communications avec le réseau fluvial ne pourront livrer au commerce que des poissons ayant la taille minima autorisée par les arrêtés administratifs autorisant la pêche.

ART. II.

— Il ne pourra être fait de dérogation à l’article ci-dessus qu’en faveur des personnes ou des collectivités désirant procéder à des opérations de repeuplement officiellement contrôlées …

Parmi la montagne de lois que les Chambres abattent chaque année, on pourrait bien glisser celle-là. Le braconnage officiellement toléré, qui fournit sa bonne part de ces poissons minuscules, sera seul à y perdre, et les pêcheurs ne se demanderont plus pourquoi ils peuvent acheter un plein panier de poissons « non réglementaires », alors que le fait d’en ramener un au bout de la ligne risque de leur faire mettre la main au collet. Et la France redeviendrait, peu à peu, ce qu’elle fut autrefois : le pays de la logique et du bon sens.

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