Sur le bord du ruisseau.

Marcel Lapourré

Délégué du fishing-club de France

Aout 1950

Parmi les sapins, serpentant à travers les blocs de roches millénaires recouvertes de mousse, le petit ruisseau bondit, froid et limpide, et s’enfuit, rapide, vers son destin.

Parfois, il disparaît sous un rocher et, dans une écume blanche, ressort quelques mètres plus loin.

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Il y a beaucoup de chances pour que ses eaux froides abritent des truites : vous savez, ces belles noires dont les points rouges semblent avivés par la fraîcheur de l’eau.

Elles seraient en sécurité dans ces gouffres ou dans ces « caves », sous le roc, si les criminels braconniers ne les détruisaient à l’aide du poison. On ne saurait comprendre la stupidité de ces malfaiteurs qui vident en quelques minutes un coin poissonneux et n’y laissent absolument rien ; truites, adultes et alevins, tout y passe. Nous allons, pendant que les eaux sont encore hautes, essayer de prendre honnêtement quelques-unes de ces belles noires.

Dans ces ruisseaux, ces torrents plutôt, la pêche est extrêmement simple. Il n’est nullement besoin d’un matériel compliqué : une tige de bambou de 3 ou 4 mètres, 10 mètres de nylon 20/100e, enroulé sur un moulinet quelconque, plus utile pour allonger ou raccourcir la ligne que pour lutter contre un monstre, un bas de ligne de 0m,50 en nylon 18/100e terminé par un hameçon n°10 à tige longue pour le ver ou à tige courte pour la sauterelle, et c’est tout.

Nous pécherons en remontant le courant, posant notre ver en amont et le laissant glisser naturellement à la vitesse de l’eau. Il va s’insinuer dans toutes les fissures, passera sous la roche et, hélas ! y restera assez souvent. C’est pour réduire ces accrochages que j’ai supprimé le plomb, le poids du ver étant suffisant pour le faire évoluer au-dessous de la surface.

Au cas cependant où vous désireriez absolument plomber votre bas de ligne, placez le plomb contre la palette ; vous éviterez bien des accidents. Malgré cette précaution, il arrive de se sentir irrémédiablement amarré. Ne tirez pas brutalement, rendez la main, laissez filer et essayez de reprendre du fil. Très souvent l’hameçon n’était que légèrement fixé et se décrochera aisément.

On peut aller, avec des bottes, ou jambes nues pour ceux qui ne craignent pas l’eau glacée, le décrocher à la main très fréquemment, mais, sous le rocher ou sous un bloc, c’est impossible. Il faut casser, et c’est pour cela que je vous recommande un bas de ligne moins résistant que le corps : la casse en est réduite à cette partie seulement.

Néanmoins, ayez des hameçons de rechange ou, mieux, des bas de ligne complets : on ne perd ainsi pas de temps pour ligaturer.

La truite piquée sous le roc, à plus d’un mètre parfois, vous donnera l’impression d’être énorme ; elle se débat, se tortille, se met en arc dans l’étroit passage et freine ainsi son « extraction ». Ne brusquez rien, tirez lentement, jusqu’à ce qu’elle soit hors du bloc ; à ce moment et selon sa taille, faites-la sauter ou épuisez-la.

Quand je dis « faites-la sauter », c’est une expression inexacte ; vous êtes fort souvent comme encastré dans les rochers, dans les buissons, et il ne serait guère prudent de vouloir projeter votre capture hors de ces obstacles ; ce serait même impossible, dans ces couloirs étroits où tout mouvement latéral vous est interdit. Soulevez-la, amenez-la contre la poitrine et saisissez-la.

Opérez avec une sauterelle comme avec un ver ; employez l’insecte vivant, si possible, comme je l’ai indiqué dans une causerie précédente, mais, même morte, empalée sur l’hameçon, la sauterelle constitue un excellent appât.

Tous les ruisseaux de montagne ne sont pas des torrents bondissant de roc en roc. Il en est qui coulent dans les prés, entre les iris jaunes sur lesquels vibrent les libellules aux ailes trépidantes. Ils n’ont parfois que 1 mètre de large, mais, si vous frappez la berge avec les pieds (pas pour attirer les truites, bien sûr), vous sentez le creux. Ce sont des « caves » qui s’étendent sous la rive. Ce sont aussi des réserves à truites.

Vous tenant loin du bord, vous posez votre appât en amont, le laissez descendre à votre hauteur et vous recommencez. Il est intéressant de connaître les caves pour pêcher avec succès, car souvent, étant loin du bord, on ne voit pas l’eau. D’ailleurs, la connaissance des lieux a toujours été, en pêche, un gros atout.

Au moindre arrêt, même sans avoir rien senti, donnez un petit coup de poignet, vous saurez à quoi vous en tenir.

Dans ces ruisseaux bien dégagés, un 15/100e est suffisant comme bas de ligne. Vous choisirez la rive qui vous mettra face au soleil vous éviterez, ainsi, votre ombre et celle de votre canne sur le ruisseau.

La sauterelle vivante sera l’appât à préférer en été, sauf en eau troublée par un orage, où le ver est irrésistible.

Mais il y a d’autres ruisseaux qui coulent dans les buissons, parmi l’inextricable fouillis d’une végétation non soumise au contrôle de l’homme : des aulnes, des buissons, des joncs en font un impénétrable maquis.

Il faudra nous contenter d’explorer les places libres avec 1 mètre de nylon seulement au bout de la canne, et ce sera encore trop parfois. Nous tâcherons d’introduire notre bambou à travers une éclaircie et nous laisserons tomber notre sauterelle vivante qui, par ses mouvements, appellera les truites à venir la dévorer. Gardons le fil bien tendu et ferrons sans amplitude, du poignet seulement. Nous reculant, nous sortirons notre prise, en évitant de la promener dans les branches, ce qui serait, pour le moins, imprudent.

C’est dans des coins semblables que la capture d’une grosse pièce est la plus aléatoire : un peu d’habitude et surtout beaucoup de chance sont les seuls avantages à connaître.

Nous examinerons bientôt, tout spécialement, cette pêche en ruisseaux couverts, que certains affectionnent particulièrement : je ne suis pas, certes, de ceux-là, préférant de beaucoup les vastes étendues où le lancer de la mouche ou du devon procurent des heures inoubliables.

Mais il faut savoir s’adapter aux circonstances, et une promenade en montagne ou un séjour prolongé dans des lieux pittoresques et sauvages peuvent nous amener au contact de ces petits ruisseaux. Si nous avons la chance de nous trouver loin de toute agglomération où le poisson est difficile à négocier pour les pirates autochtones, nous connaîtrons de beaux paniers.

Pour terminer, nous dirons quelques mots de la pêche du haut d’une passerelle sur le ruisseau.

Tâchez de vous rendre compte si le cours de l’eau n’est pas trop obstrué par les branches et laissez couler votre sauterelle vivante, fil tendu, vers l’aval. Marquez des temps d’arrêt pendant lesquels l’insecte va se débattre ; vous serez souvent « attaqués », si le ruisseau est poissonneux.

Ce même procédé peut se pratiquer aussi des rives à partir d’un endroit découvert, en laissant filer l’insecte au courant ; mais, si vous vous accrochez, ne comptez guère vous en sortir indemne.

En résumé, il vaut mieux pêcher avec une courte bannière dans les petits ruisseaux.

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