La science de l'eau.

R.Portier,

Novembre 1951.

P1010972

Dans son remarquable petit ouvrage sur la Pêche de la truite à la mouche, M. L. Perruche, maître incontesté en la matière, écrit ceci : « Les méthodes modernes, en particulier le dry fishing (pêche à la mouche sèche), ont réduit au minimum la nécessité fameuse de la science de l’eau et élevé au premier rang l’habileté du lanceur et ses connaissances entomologiques. » Nous verrons plus loin ce qu’on peut penser de cette assertion.

Précisons, tout d’abord, ce qu’il faut entendre par « science de l’eau ».

J’en donnerais volontiers la définition suivante : « C’est la connaissance approfondie des endroits où se tient le poisson de façon habituelle et de ceux où il est possible de l’attirer pour le pêcher avec fruit, ceci d’après le seul aspect extérieur de la rivière et sans faire intervenir d’autres moyens accessoires. » On conçoit sans peine que cela n’est point inné et ne s’apprend pas en un jour ; il y a même certains pêcheurs qui n’y parviennent jamais. Cette connaissance est encore plus utile et nécessaire au pêcheur aux filets qu’à celui qui n’emploie que la ligne. Toutefois, M. L. Perruche paraît avoir raison quand il n’envisage que la seule pêche à la « mouche sèche » comme la pratiquent ses vrais adeptes. Ceux-ci, en effet, dès leur arrivée sur le bord de l’eau, s’enquièrent du genre de mouche actuellement le plus abondant sur la rivière et l’identifient à la loupe, s’il en est besoin. Ils fixent alors à l’extrémité de leur fin bas de ligne l’imitation la plus exacte possible de cet insecte : le plus souvent quelque éphémère de saison venant de se transformer.

Ceci fait, ils se mettent en quête des truites qui moucheronnent. Au besoin, à l’aide d’une excellente jumelle à prismes, ils repèrent les endroits où elles viennent saisir les proies que leur apportent les courants ; alors seulement, après plusieurs faux lancers, ils font parvenir leur mouche à l’endroit voulu. Si l’artificielle a été judicieusement choisie, qu’elle tombe avec légèreté et flotte bien, il y a toute chance qu’elle soit aperçue, saisie, et la truite ferrée. Dans ces conditions, est-il nécessaire de posséder la « science de l’eau » ? … Non, assurément. Mais cette utilité va déjà se faire sentir quand les truites se refusent à « moucheronner », car il faudra alors les chercher sans aucune indication visuelle. Que de coups de ligne inutiles et perdus si vous lancez au hasard, sans aucune notion des places fréquentées par ces poissons. Et combien plus indispensable encore sera notre fameuse science quand il s’agira de pratiquer d’autres genres de pêche.

Pour ne parler que de la truite, poserez-vous votre ver aux mêmes endroits, alors que la rivière en crue roule à pleins bords des eaux limoneuses, qu’au mois de juillet, quand l’eau, basse et cristalline, n’offre plus que des courants alanguis ? Laisserez-vous évoluer cuillères ou devons dans un espace dépourvu de tout obstacle, alors qu’à proximité s’en trouve un autre où abondent roches creuses, souches, racines et branches d’arbre enchevêtrées ? Négligerez-vous de faire côtoyer à vos appâts cette berge creuse sous laquelle l’onde s’engouffre en tourbillonnant, ou préférerez-vous jouer la facilité en les laissant tournoyer dans le courant voisin, régulier et sans entraves ? Non, c’est sûr, si vous avez quelque notion des tenues préférées de nos salmonidés ; tant pis si vous y laissez quelques leurres.

Mais ce n’est pas tout, car il siéra aussi de savoir distinguer à première vue les endroits vraiment favorables.

C’est ainsi qu’une eau profonde vous apparaîtra sombre, noirâtre, car la lumière ne peut y pénétrer bien loin de la surface. Une plaque d’eau courante, unie et luisante comme un miroir, décèle un fond régulier, exempt d’obstacles cachés. Au contraire, ceux-ci existent-ils ? Vous constaterez alors, en surface, des bouillonnements, des « moutons » qui en sont l’indice certain. En aval des roches, des gros blocs dont le sommet émerge, se voit toujours un remous plus ou moins calme résultant de l’arrêt de l’eau par ces obstacles.

Quand le calme relatif est important, l’eau sombre, cela indique sa profondeur et que le fond est sensiblement uni. Si, au contraire, l’eau est agitée, si de nombreuses bulles d’air remontent en surface, nous pouvons être certains que le fond y est raboteux ou que d’autres blocs, plus petits et invisibles de l’extérieur, y existent. Ces endroits-là sont habituellement le lieu de refuge de gros poissons : barbeaux, saumons ou truites, et le pêcheur ne les négligera point.

À l’engouffrement ou au refoulement de l’eau superficielle d’un courant qui vient frapper directement la rive, nous connaîtrons si des crônes existent en dessous de la berge ou si celle-ci est pleine et présente un profil vertical qui agit comme un barrage.

Il n’est pas jusqu’au degré de transparence des eaux qui ne puisse donner au pêcheur expert les plus précieuses indications. N’insistons pas plus longtemps, car la place nous manquerait pour conclure.

Cette somme de connaissances, lentement et progressivement acquise par le pêcheur ayant exercé longtemps son art, voilà ce qui constitue la vraie « science de l’eau » et qui fait que nous voyons ce pêcheur si souvent réussir alors que débutants ou ignorants encaissent maintes bredouilles.

Observons, observons sans cesse et toujours. Retenons soigneusement dans notre mémoire tous ces aspects de la rivière. Là où nous les avons déjà vus quelque part et où ils nous ont attiré le succès, ils nous le procureront encore quand nous les rencontrerons pareils et que nous saurons à propos nous en souvenir.

La « science de l’eau », apanage presque exclusif des pêcheurs aux cheveux blanchis, est toute faite d’observations, de comparaisons et d’expérience ; ne l’oublions pas si nous tenons à faire, comme eux, souvent bonne pêche.

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