Le ruisseau à truite

Paul Molyneux

Octobre 1951

Sélection_004

M. Lapourré, délégué du Fishing-Club de France, nous exposait les charmes du ruisseau « qui bondit, froid et limpide, parmi les sapins, serpentant à travers les blocs de roches », ces ruisseaux qui descendent les pentes par de véritables marches d’escaliers, petites cascades qui tombent dans des bassins où tourne l’écume, et où l’eau fait rage avant de se décider à faire le saut suivant. Mais, sous le seuil de pierre de chacun de ces Niagaras en miniature, il y a parfois des monstres, à l’échelle locale ; j’entends ainsi que, dans un ruisseau où il faut rejeter une bonne moitié des captures parce qu’elles n’ont pas la taille légale, on y trouve des truites d’une livre, et parfois de deux.

La pêche est une pêche « de buissons » où la présence d’une canne à moulinet est une véritable plaie, mais cependant si, la plupart du temps, nous attaquons avec un mètre ou un mètre, et demi de fil seulement, pour quatre mètres de canne, il est des trous et non des moindres où nous aurons besoin de quelques mètres de fil supplémentaire. Donc, un moulinet … Mais alors, d’anneau à anneau le long de notre canne, nous allons avoir cette soie pendant en courbes éperdues, comme les fils télégraphiques le long des voies ferrées, qui montent et descendent d’un poteau à l’autre ? Ainsi, juste quand nous aurons réussi à présenter l’appât en belle place, la première ronce venue mettra un malin plaisir à agripper une boucle lâche de ce fil et à ramener l’hameçon à la tête de scion ! Ensuite, quand nous serons entrés dans le buisson pour nous décrocher, adieu les truites !

Il y a évidemment une solution, qui consiste à avoir une canne spéciale pour ce genre de pêche. En Suisse et en Savoie, on rencontre fréquemment des cannes en riz creux, avec scion en bambou, où le fil entre dans la canne à 10 centimètres en avant du moulinet, pour en ressortir à la base du scion. Un anneau à mi-longueur et un anneau de tête de scion, et 80 centimètres de soie à nu à la pointe de la canne, cela réduit à presque rien les chances d’embrouillage. Mais l’idéal, avec cette canne comme avec les modèles ordinaires, est d’avoir un fil constamment tendu, du moulinet à la pointe du scion — ne serait-ce que pour assurer la similitude constante de tous les ferrages.

Ce n’est pourtant pas bien difficile. Il suffit (fig. 1) de fixer en travers de la soie, par un nœud approprié, un bout de bois gros comme une allumette et long d’un centimètre environ, attaché en son milieu. Ensuite, mettre le frein à cliquet du moulinet et récupérer jusqu’à ce que cet arrêt vienne se coincer en travers de l’anneau de tête de scion. On a ainsi un ensemble qui se comporte, dans la broussaille, à peu près comme une canne dépourvue de moulinet (fig. 2). Plus de fil « libre » entre les anneaux, qui nous réservent toujours au bon moment quelque fâcheuse surprise. Nous pourrons ainsi faire sautiller franchement grillons et sauterelles, prêts à donner du fil si l’attaque est trop violente, prêts aussi à allonger notre bannière de la quantité voulue en espaces découverts, tout en conservant cette « butée » qui bloque fil et moulinet à notre minimum d’un mètre, par exemple, entre 1e bout du scion et ‘hameçon.

Pour ne pas quitter ces petits ruisseaux, si attrayants pour la pèche, je vais présenter ici une méthode de pêche en deux temps, si j’ose dire, que j’ai pratiquée par hasard vers 1920 dans les petits torrents d’Auvergne, et qui, depuis, m’a toujours valu des captures de taille très au-dessus de la moyenne.

I. L’exploration.

— Remonter le ruisseau, avec une sauterelle sur hameçon long plombé d’un gros plomb fendu peint en vert de taille 0 à 00, et serré sur la palette. A toutes les chutes, là où l’eau tombe en cascade blanche et où vous devinez qu’il y a, sous un seuil de pierre, en balcon, une sorte de grotte où stationne la grosse truite, laissez votre sauterelle descendre à fond au beau milieu de la cascade, posez votre canne à terre et couchez-vous à l’ombre cinq minutes. C’est long, cinq minutes, même quand on regarde les papillons et les oiseaux dans les branches ! … Au bout de ce délai, vous relevez doucement votre ligne. De deux choses l’une : ou bien la sauterelle est intacte, et le coin à grosse truite est vide — sa locataire est en balade, ou vient d’être pêchée, ou ratée, enfin ne se manifeste pas, — ou bien votre sauterelle vous revient broyée, vidée, sucée, un cadavre, un squelette de sauterelle … Alors, la grosse truite est bien là. Elle a pris l’insecte avec précaution, d’une touche prudente du bout des lèvres, l’a broyé et trituré un instant dans sa bouche, et a rejeté tranquillement le déchet, comme un amateur d’huîtres rejette les coquilles.

Alors, vous prenez bonne note de l’endroit, et je vous suppose suffisamment pêcheur pour n’avoir point besoin de planter pour cela un petit drapeau dans l’herbe, et vous continuez à remonter le ruisseau. Au bout de deux heures, vous aurez peut-être exploré ainsi un kilomètre et demi et pris en route une ou deux truitelles étourdies. Peut-être même, car tout arrive, lorsque vous aurez voulu, à la fin de l’une de vos siestes, retirer du « gouffre » de la cascade votre sauterelle témoin, aurez vous eu la bonne surprise de lever une grosse pièce qui aura tout avalé à fond, comme un brochet pendu à un vif oublié. Mais ne comptons pas sur les miracles. Vous êtes simplement parvenu au sommet du ruisseau, en repérant en route dix à douze trous où votre sauterelle a été dégustée par des clients de poids, et il faut maintenant réaliser.

II. La pêche.

— Elle est, je me hâte de le dire, aussi peu sportive que possible. Nous nous en consolerons en admirant les belles pièces capturées. Elle consiste à refaire en sens inverse notre parcours de tout à l’heure, en nous arrêtant aux seuls endroits que nous avons constatés être occupés. Là, nous descendons notre sauterelle comme précédemment, nous comptons lentement jusqu’à vingt, et nous ferrons sec du poignet. Nous n’avons pas senti la moindre touche ; car les grosses truites sont lentes à l’attaque et immobiles quand elles mangent, mais tous les trois ou quatre trous nous piquerons une belle bête, une de ces truites noir et or piquées de rouge, courtes et trapues, qui pèsent un kilo sans en avoir l’air.

Avec deux ou trois de ces pièces comme fond de notre panier, nous n’avons plus qu’à nous amuser à pêcher, de-ci de-là, ces truites de 180 à 200 grammes, dîtes « truites pour un » dans les restaurants, et qui ne sont pas les plus mauvaises. Mais la présence d’un ou deux « monstres », dans le sac, nous rendra les décrochages toujours à craindre moins douloureux.

Enfin je ne quitterai pas le ruisseau sans dire un mot de la manœuvre, très intéressante et productive que l’on peut y faire de la mouche à hélice. Je n’en ai jamais tiré grand parti dans les eaux agitées, où une vibration de plus ou de moins n’a aucune raison d’attirer l’attention de la truite. Mais, en traversant les prés, les ruisseaux ont de longs parcours, calmes et profonds, et les belles truites ont l’habitude de reposer dans les creux qui, très souvent, se sont formés sous les berges surplombantes. La mouche à hélice, assez longue, ressemblant plus à une chenille qu’à une mouche demande une manœuvre toute spéciale. Plombée d’un plomb rond « sur le nez », juste en avant de sa petite hélice, elle tend, si nous la laissons aller après l’avoir posée à la surface, à piquer vers le fond à un angle d’environ 45°. C’est là qu’interviendra une certaine légèreté de main qui ne s’acquiert qu’en regardant travailler la mouche entre deux eaux. Entre le plomb, qui veut la faire piquer, et le fil, qui tend à la soutenir, la mouche prend une position presque horizontale, à peine inclinée sur l’avant (fig. 3), et en déplaçant lentement, très lentement, le scion de la canne on constate que l’hélice se met en marche, et que la « bête » se met à progresser. De petits relâchers lents, suivis de remontées plus lentes encore, permettent de maintenir le leurre, avec quelque habitude dans une tranche d’eau horizontale haute tout au plus de 10 à 15 centimètres pour un parcours horizontal de 5 à 6 mètres. L’illusion est extraordinaire : cuillers et devons ne nous ont habitué au mouvement que lorsque leur déplacement par rapport à l’eau atteint déjà une certaine vitesse, mais la mouche à hélice se met à tricoter sous elle, comme un chien basset, en avançant infiniment moins vite. Il semble absolument que nous ayons affaire à un insecte d’eau ramant de ses pattes antérieures et j’y ai moi-même été souvent pris.

La manoeuvre consiste simplement à faire « défiler » cette mouche, en position naturelle, presque horizontale, à une main du fond et à 30 à 40 centimètres de la berge ; en montant ou en descendant, cela a peu d’importance vu le manque presque total de courant. Là, en eau calme, le battement de l’hélice prend toute sa valeur vibrante ! et bientôt on voit, sous les racines, paraître des bouts de nageoires ou de queues de belle taille. L’attaque est de toute brutalité. Au passage de la bête vivante, la truite bondit de sa caverne … et y retourne d’un seul élan. D’où la nécessité de ne pas raser de trop près le surplomb de roches moussues ou de vieux branchages qui sert de coffrage à la terre du bord. Les ratés et les ruptures sont à craindre, la difficulté étant de passer d’une manoeuvre soutenue et lente de la canne, guidée dans le sens horizontal, à un ferrage instantané. Mais les résultats sont ahurissants : d’un petit canal d’irrigation que l’on enjambe sans allonger le pas outre mesure, vous sortirez, le long des murs de pierres sèches ou des racines fouillées par l’eau, des truites de taille inattendue et peu commune.

J’ai même, de la sorte, pris de l’ombre chevalier dans des lacs de montagne, par 2 ou 3 mètres de fond en eau transparente. Ce sont là de petits procédés qui n’ont pas la noblesse de la mouche classique, mais je n’ai jamais eu honte, un jour où la truite refuse de monter, de faire les premiers pas et d’aller la chercher où elle est.

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