Où sont les truites ?

Marcel Lapourré

Délégué du Fishing-Club de France.

Juillet 1952,

Sélection_004

La connaissance de l’eau est un atout majeur dans la pêche à la truite. Aussi ne devons-nous pas nous étonner si un paysan, qui connaît chaque pierre de la rivière, réussit de beaux paniers avec des engins archaïques, alors que le sportsman, équipé selon la technique moderne, compte seulement deux ou trois truites à la fin de la journée.

Il est vrai que je considère, dans ce cas, le pêcheur sélect comme un profane.

Le vrai praticien, lui, ne doit pas être dérouté en contactant un cours d’eau pour la première fois ; il doit savoir lire l’eau, selon l’expression consacrée du vocabulaire halieutique.

Que signifie donc cette formule qui s’avère, à l’expérience, indiscutablement exacte ?

« Lire l’eau », c’est savoir situer, presque à coup sûr, l’habitat de prédilection des truites et la cause de cette préférence ; c’est deviner le repaire des grosses pièces, c’est connaître, à priori, où nous pourrons espérer une capture.

Évidemment, comme dans toute chose, il y a des exceptions, bien rares cependant, des « impondérables » qui modifient la règle habituelle, mais, en général, un initié se trompe rarement.

Nous voilà donc sur le bord d’un torrent, vif, cascadeur, chaotique, roulant un faible volume d’eau. Il forme une suite de cascatelles, de gouffres en miniature, faisant suite à de minces filets d’eau, épars parmi les blocs.

La truite est au pied des petites chutes, contre la roche en encorbellement, sur ou sous l’eau ; elle est plus en aval si le petit gouffre s’étend suffisamment. C’est le domaine du pêcheur au ver, à la sauterelle, au vairon casqué ; il péchera presque à coup étant donné l’étroitesse du « coup » ; l’appât sera certainement vu d’un point quelconque du poste de chasse et la truite bondira tout de suite.

Posez l’appât en haut de la chute, laissez-le suivre l’eau, dans la descente, fil bien tendu, et maintenez-le. La touche sera immédiate et brutale.

Si le courant disparaît sous un bloc, laissez-y filer votre ver, pas trop profondément cependant, il y resterait. Extraire une truite assez forte dans ces conditions donne une bien vive émotion.

Puis le torrent s’élargit, s’enfle par l’apport de ruisseaux ; il a perdu sa turbulence et de larges places, parfois profondes, précèdent les petites chutes ou leur font suite.

Péchez partout, sauf si les radiers sont absolument sur un fond lisse et sans obstacles. C’est d’ailleurs un principe bien établi qu’une nappe d’eau à fond égal, aux rives bien nettes, n’est pas un coin à truites.

On ignore, il est vrai, si les berges sont creuses ; prospectons-les donc d’abord, nous ferons le milieu ensuite.

L’adversaire étant visible, le travail de recherches sera bien simplifié.

Voilà le torrent devenu rivière de montagne, assez large et profonde ; il s’est assagi, ne montrant que par endroits des velléités de rébellion et d’indépendance.

Péchons encore et toujours derrière les obstacles, dans les petits remous, mais la pleine eau sera bonne également, surtout si le fond est tapissé de grosses pierres, de blocs rocheux ; ce sera un endroit bien peuplé, sur lequel nous devrons insister. Toutes les pêches y sont à conseiller, surtout à la mouche, au lancer léger et à l’insecte. Le poisson nageur, manoeuvré lentement, amont-aval, sera très meurtrier, le vairon mort également.

Il faut s’attendre, à chaque lancer, à voir surgir une truite entre les blocs ; elle saisira votre leurre ou votre appât au passage et rejoindra sa cachette. À vous d’être prompt dans votre réflexe de ferrage.

Plus la progression du leurre sera lente, plus vous aurez chance de réussite.

La meilleure rivière aura de 50 centimètres à 1 mètre de profondeur.

Les nappes d’eau peu profondes, les gués, les radiers minces ne seront peuplés que le soir, au crépuscule, et la nuit. À ces moments, toutes les truites sont en chasse dans ces lieux déserts pendant la journée et sur les bords.

Attendez-vous, à tout instant, à piquer la grosse bête de plusieurs livres. Je l’ai déjà dit, mais je le répète : ne relâchez pas votre attention, même sur quelques centimètres d’eau.

Enfin, nous voilà dans la plaine : l’eau coule bien sagement, mais avec du courant tout de même, un courant d’huile, bien lisse, couchant les longues chevelures d’herbes qui ondulent et semblent vivre, tantôt roulant le sable ou frottant les galets.

C’est la rivière à truites type standard, le chalk-stream des Anglais, sur lequel seule la mouche sèche est autorisée.

La truite est partout, mais devient d’une méfiance extrême ; cela tient probablement à l’absence de gros obstacles qui limiteraient sa vue.

En tout cas, tenez-vous loin du bord le plus possible et péchez en remontant.

Que de belles heures en perspective pour un pêcheur à la mouche flottante : les truites y sont de belle taille, la nourriture étant abondamment fournie par les larves qui pullulent dans les herbiers. Ajoutons, cependant, que les bons pêcheurs, seuls, pourront y espérer du succès.

Que les novices fassent donc leurs premières armes en montagne ; ils se familiariseront avec leurs futurs adversaires et deviendront aptes, ensuite, à se mesurer avec les ténors de la rivière.

Il y a toujours des truites dans les chevelures d’herbes ; si elles sont en chasse, vous les apercevrez dans les coulées ; sinon, elles jailliront du fouillis même, pour cueillir votre appât ; à vous de manoeuvrer pour qu’elles ne l’emportent pas dans leur domaine, auquel cas il faudrait lui dire adieu.

Dans les grands gouffres, il est inutile de pêcher en profondeur, sauf peut-être au vairon casqué. Recherchez plutôt la fin du « pool », à l’endroit où le fond se relève et où le courant reprend visiblement sa course.

Les derniers mètres — le dernier surtout — avant une chute sont excellents ; sitôt l’adversaire piqué, bousculez-le, en penchant vivement la canne, fil tendu, et empêchez-le de sauter vers l’aval : il serait perdu.

Votre habileté vous permettra de l’amener vers l’amont ou sur votre bord, où vous le cueillerez vivement à l’épuisette. La lutte est palpitante si la touche a lieu très près du bord de la chute, et on n’arrive pas toujours à éviter le désastre, quand la bête est de belle taille …

Je regrette d’être obligé d’écourter cette causerie, mais résumons-nous :

Torrents étroits. — La truite sera, dans les petites chutes, au pied du rocher.

Torrents importants. — Mêmes postes d’affût ou de repos, mais toutes les parties accidentées d’un certain profond sont à prospecter.

Rivières de montagne. — Tous les endroits de moyenne profondeur, coupés d’obstacles, bordés de caves, sont de bons coins à truites. Ne faites les courants minces que le soir, très tard.

Rivières de plaine. — Les truites habitent les herbiers et encore les obstacles de fond ; péchez en surface ou légèrement en dessous, à la mouche, à la sauterelle sans plomb, au vairon mort ; près du fond, au casque ou au ver.

En règle générale, la truite se tient où le courant lui apporte sa nourriture ; elle s’abritera parfois au ras du rocher tout au bord, sous une voûte de plantes saxatiles ou une branche feuillue.

Un bon conseil : pendant la fermeture, allez vous promener au bord de l’eau ; repérez-les belles truites, vous les retrouverez à l’ouverture, car elles ne quittent pas volontairement leur repaire.

D’ailleurs, quand une truite disparaît, une autre la remplace peu de temps après. C’est une constatation irréfutable.

Et maintenant, bonne chance !

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